INTERVIEW EXCLUSIVE GEOPO​LIS

« Le contrôle systémique vise à empêcher les dérives avant qu’elles ne deviennent des scandales »

Invité : Christophe Bitasimwa Bahii

Pendant longtemps, l’Inspection Générale des Finances incarnait surtout la “patrouille financière”. Une présence. Une pression. Un contrôle visible.

Aujourd’hui, l’institution veut changer d’échelle.

Derrière les audits, les missions de vérification et les contrôles de dépenses, une autre ambition apparaît : transformer la manière même dont l’État congolais surveille ses finances publiques. Plus numérique. Plus préventive. Plus systémique.

L’idée est simple en apparence. Mais immense dans ses implications : ne plus seulement poursuivre les fautes après leur apparition, mais comprendre pourquoi le système continue de les produire.

Dans cet entretien accordé à Geopolis, Monsieur Christophe Bitasimwa Bahii revient sur cette mutation stratégique de l’IGF, les résultats enregistrés durant sa première année à la tête du service, les limites du modèle classique de contrôle et les défis d’une réforme qui entend replacer la donnée, la traçabilité et l’intelligence analytique au cœur de la gouvernance publique congolaise.

GEOPO​LIS :

Monsieur l’Inspecteur Général – Chef de service, que faut-il comprendre exactement par “contrôle systémique” ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Le contrôle systémique est une approche moderne de surveillance des finances publiques. Mais au fond, il repose sur une idée très simple : comprendre les mécanismes avant même de rechercher les coupables.

Longtemps, les institutions de contrôle intervenaient après les faits. Une dépense irrégulière apparaissait. Un détournement était constaté. Ensuite venait l’enquête.

Nous avons voulu inverser cette logique.

Désormais, notre objectif est d’identifier les failles structurelles qui rendent possibles les dérives : procédures opaques, circuits financiers fragiles, absence d’interconnexion des données, validations administratives insuffisamment sécurisées.

Prévenir d’abord.

Le contrôle systémique devient ainsi un contrôle permanent, analytique, interconnecté et centré sur la traçabilité des opérations publiques.

Il est préventif. Numérique. Évolutif.

Et surtout, il cherche moins à savoir uniquement “qui a fauté” qu’à comprendre pourquoi le système autorise encore certaines pratiques.

GEOPO​LIS :

Pourquoi cette réforme était-elle devenue nécessaire en RDC ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Parce que les dysfonctionnements étaient devenus structurels.

Pendant des années, les pertes de recettes, les surfacturations ou certains paiements irréguliers ont prospéré dans des systèmes administratifs insuffisamment sécurisés. Les responsabilités individuelles existent évidemment. Mais elles ne suffisent pas à expliquer l’ampleur des anomalies observées.

Le système facilitait parfois lui-même les dérives.

La “patrouille financière” a produit des résultats importants. Elle a restauré l’autorité de la norme. Elle a assaini plusieurs circuits de dépenses et de recettes publiques. Elle a aussi redonné confiance à une partie de l’opinion publique.

Mais cette stratégie montrait également ses limites.

Lourde. Coûteuse. Très dépendante de la présence physique des inspecteurs.

Et surtout, nous avons constaté qu’une fois certains dispositifs de contrôle retirés, les mauvaises pratiques réapparaissaient parfois.

Le problème demeurait donc plus profond.

GEOPO​LIS :

En quoi cette approche diffère-t-elle du contrôle classique ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Le contrôle classique vérifie.

Le contrôle systémique anticipe.

C’est toute la différence.

Nous ne regardons plus seulement les pièces comptables après exécution. Nous analysons désormais les chaînes complètes :

  • Dépenses publiques ;
  • Recettes ;
  • Paiements ;
  • Validation administrative ;
  • Marchés publics ;
  • Flux bancaires ;
  • Systèmes douaniers et fiscaux.

Les données deviennent centrales.

Lorsqu’elles sont croisées intelligemment, elles permettent de détecter rapidement des incohérences, des doublons, des anomalies de procédure ou des risques de fraude.

Moins d’ombre.

Moins de manipulation.

L’objectif est de corriger les causes profondes des dysfonctionnements et non plus uniquement leurs conséquences visibles.

GEOPO​LIS :

Peut-on dire que cette réforme participe à la modernisation de l’État congolais ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Absolument.

Les États modernes reposent sur des systèmes solides, pas sur des improvisations permanentes.

Le contrôle systémique pousse naturellement vers :

  • Davantage de digitalisation ;
  • Une meilleure traçabilité ;
  • L’interconnexion des plateformes ;
  • La responsabilisation des gestionnaires publics ;
  • Et une gouvernance pilotée par la donnée.

Notre ambition est claire : faire progressivement de l’IGF une institution d’intelligence financière capable non seulement de contrôler, mais aussi d’anticiper les risques systémiques.

Une autre dimension apparaît également : la souveraineté technologique de l’État.

Aujourd’hui, les flux financiers deviennent de plus en plus complexes. Le numérique transforme les méthodes de gestion partout dans le monde. Les mécanismes traditionnels de contrôle manuel deviennent insuffisants face à cette accélération.

Il fallait évoluer.

GEOPO​LIS :

Après une année à la tête de l’IGF, quels résultats majeurs pouvez-vous mettre en avant ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Les résultats existent déjà.

Sur le chapitre des recettes publiques, près de 3.000 nouveaux assujettis fiscalisés ont été identifiés alors qu’ils étaient auparavant considérés comme introuvables ou inactifs.

Les prises en charge fiscales ont progressé de plus de 52 %.

Les avis de mise en recouvrement ont fortement augmenté.

Des redressements fiscaux, douaniers et non fiscaux particulièrement importants ont également été opérés.

Dans le contrôle des dépenses publiques, l’IGF a permis une économie d’environ 690 millions USD sur les remboursements TVA.

Nous avons aussi détecté plus de 38.000 agents fictifs et plus de 1.000 doublons dans plusieurs services administratifs.

Ces chiffres parlent.

Ils montrent surtout l’ampleur des vulnérabilités encore présentes dans certains circuits de gestion publique.

GEOPO​LIS :

Certains estiment néanmoins que les résultats tardent à être visibles dans la vie quotidienne des Congolais. Que leur répondez-vous ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Les réformes structurelles demandent du temps.

Toujours.

Lorsqu’on modifie les mécanismes profonds de gouvernance d’un État, les effets ne deviennent pas immédiatement visibles dans la vie quotidienne des populations.

Mais plusieurs évolutions existent déjà :

  • Amélioration de la discipline budgétaire ;
  • Réduction de certaines fuites financières ;
  • Progression de la mobilisation des recettes ;
  • Montée progressive d’une culture de redevabilité.

Le changement le plus important reste parfois invisible au départ : celui des comportements administratifs.

Et c’est précisément ce que nous cherchons à transformer durablement.

GEOPO​LIS :

Le contrôle systémique peut-il réellement réduire la corruption ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Oui.

Parce que la corruption prospère principalement dans les zones opaques.

Lorsqu’un système devient traçable, lorsque les données sont croisées automatiquement, lorsque les opérations laissent des empreintes numériques permanentes, les marges de manipulation se réduisent fortement.

La technologie seule ne suffit évidemment pas.

Mais elle peut rendre beaucoup plus difficile la dissimulation des irrégularités.

Notre ambition est justement de transformer la lutte contre la corruption en mécanismes durables de contrôle interne, de traçabilité et de pilotage intelligent des finances publiques.

GEOPO​LIS :

Quels sont aujourd’hui les principaux défis de cette réforme ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Ils sont nombreux.

Le premier reste la digitalisation complète des administrations publiques. Le contrôle systémique dépend fortement de la qualité, de la disponibilité et de l’interconnexion des données.

Le deuxième défi concerne les résistances au changement.

Toute réforme qui introduit davantage de discipline, de transparence et de traçabilité rencontre naturellement des oppositions.

Il y a également la question financière.

La transformation numérique de l’IGF sur la période 2026-2028 représente un investissement estimé à 39 millions USD.

Mais nous considérons cet investissement comme stratégique.

Chaque fraude évitée. Chaque recette sécurisée. Chaque dépense irrégulière rejetée renforce directement les capacités de l’État.

GEOPO​LIS :

Quelle est concrètement votre feuille de route pour les prochaines années ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Nous avons élaboré un Plan stratégique triennal 2026-2028 articulé autour de six axes majeurs :

  • Transformation digitale ;
  • Contrôle systémique basé sur le risque ;
  • Protection du patrimoine public ;
  • Gouvernance économique et financière ;
  • Amélioration de la qualité de la dépense publique ;
  • Renforcement institutionnel de l’IGF.

L’année 2026 sera principalement consacrée à la mise en place des infrastructures numériques et à la connexion progressive des différentes plateformes de données publiques.

Ensuite viendra la phase pilote.

Puis l’extension graduelle du contrôle systémique.

Étape par étape.

GEOPO​LIS :

Quel message adressez-vous aux gestionnaires publics ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Le contrôle ne doit pas être perçu comme une menace.

Il doit être compris comme un mécanisme de protection de l’État et des citoyens.

Aucun pays ne peut durablement se développer dans le désordre financier. Aucune administration ne peut gagner la confiance de la population sans discipline, sans traçabilité et sans reddition des comptes.

La bonne gouvernance n’est pas un slogan.

C’est une condition du développement.

Chaque franc bien géré augmente la capacité de l’État à répondre aux besoins sociaux, à financer les infrastructures et à renforcer la confiance des investisseurs.

GEOPO​LIS :

Finalement, quelle est votre vision de l’IGF dans les années à venir ?

Christophe Bitasimwa Bahii :

Nous voulons une IGF tournée vers la prévention, l’intelligence financière et la transformation publique.

Une IGF capable d’anticiper les risques plutôt que d’intervenir uniquement après les crises.

Une institution plus moderne. Plus analytique. Plus structurante.

Le contrôle systémique s’inscrit dans cette vision : construire progressivement une gouvernance publique fondée sur des mécanismes solides et durables plutôt que sur des interventions ponctuelles.

C’est une transformation profonde.

Et probablement irréversible.

À travers cette réforme, Inspection Générale des Finances tente d’introduire une nouvelle culture administrative dans l’État congolais : celle où la transparence dépend moins des individus que de la solidité des systèmes eux-mêmes.

Une réforme technique, parfois discrète.

Mais potentiellement historique.

Propos recueillis par William Albert Kalenga

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