Dans la construction des nations, il arrive que des destins individuels rencontrent les exigences d’une époque et finissent par se confondre, pour un temps, avec la marche des institutions. Mais l’urgence de l’actualité, la violence des controverses et les passions partisanes empêchent souvent de mesurer, avec le recul nécessaire, ce que certaines trajectoires apportent à la culture politique et à la mémoire collective d’un pays.



À travers cette rubrique, Geopolis choisit de s’arrêter sur ces parcours, non pour soustraire leurs acteurs à la critique, mais pour comprendre ce qu’ils révèlent de l’évolution du pouvoir et des institutions en République démocratique du Congo.
Pour cette livraison, notre regard se porte sur Guy Loando Mboyo. Venu de la Tshuapa, entré relativement récemment dans l’arène politique nationale, il s’est imposé en quelques années comme une présence remarquée dans le dispositif institutionnel sous la présidence de Félix-Antoine Tshisekedi. Sénat, Gouvernement, construction d’une force politique, ancrage électoral, responsabilités institutionnelles : la rapidité et la cohérence de cette ascension en font un cas singulier pour la science politique congolaise.
Comment un homme venu de la Tshuapa a-t-il réussi, en quelques années, à s’installer au cœur du système politique congolais ? Et que révèle son parcours sur la manière dont se construit aujourd’hui le pouvoir en RDC ?
Par Robert tanzey
Il y a des carrières politiques que l’on raconte. Et il y en a d’autres qu’il faut essayer de comprendre.
Celle de Guy Loando Mboyo appartient à la seconde catégorie.
En quelques années seulement, l’avocat devenu entrepreneur, philanthrope, sénateur, ministre d’État, bâtisseur d’une formation politique et aujourd’hui ministre chargé des Relations avec le Parlement s’est installé dans un espace que beaucoup d’acteurs politiques congolais mettent plusieurs décennies à atteindre.
La rapidité de cette ascension pourrait conduire à une lecture superficielle : celle d’un homme favorisé par les circonstances, porté par une majorité présidentielle et bénéficiaire des recompositions permanentes du pouvoir à Kinshasa.
Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel.
Car le phénomène Guy Loando devient beaucoup plus intéressant lorsqu’on l’observe sous l’angle de la science politique.
Son parcours pose une question simple : comment construit-on aujourd’hui une puissance politique en République démocratique du Congo ?
Et, surtout, comment un acteur relativement récent dans l’arène nationale parvient-il à transformer une émergence rapide en implantation durable ?
PARTIR DE LA PÉRIPHÉRIE POUR CONQUÉRIR LE CENTRE
La première singularité de Guy Loando tient à son point de départ.
La Tshuapa n’est ni Kinshasa, ni le Katanga, ni le Kasaï, ni le Kivu.
Elle ne constitue pas historiquement l’un des principaux foyers de production des élites gouvernantes de la République.
Pourtant, Guy Loando semble avoir compris un principe fondamental de la politique congolaise : pour exister durablement à Kinshasa, il faut souvent commencer par exister quelque part.
Son implantation dans sa province d’origine devient ainsi le premier pilier de son architecture politique.
Lorsqu’il est élu sénateur en 2019, une transformation s’opère.
L’homme connu notamment pour ses activités professionnelles et sociales entre dans le champ de la légitimité élective.
Ce passage est essentiel.
Car en politique, la notoriété n’est pas la légitimité.
La richesse n’est pas la légitimité.
La philanthropie n’est pas la légitimité.
L’élection, elle, transforme la nature du rapport au pouvoir.
Guy Loando n’est désormais plus seulement un homme qui agit dans la société : il devient un homme mandaté pour représenter une partie de cette société.
2019-2021 : DEUX ANNÉES POUR CHANGER DE DIMENSION
Deux années seulement séparent son entrée au Sénat de son accession au Gouvernement.
En avril 2021, Guy Loando devient ministre d’État chargé de l’Aménagement du territoire.
C’est probablement le premier grand accélérateur de sa carrière nationale.
Le portefeuille n’est pas anodin.
Dans un pays de 2,345 millions de kilomètres carrés, traversé par des déséquilibres territoriaux considérables, penser l’aménagement du territoire revient à toucher à une question centrale de la construction même de l’État.
Mais politiquement, cette fonction lui offre surtout une autre dimension : celle de l’homme d’État confronté à la totalité du territoire national.
Il ne représente plus seulement la Tshuapa.
Il doit penser Congo.
Et cette mutation est fondamentale dans la construction d’une stature nationale.
LE DEUXIÈME SECRET : NE PAS ABANDONNER LE TERRAIN
L’histoire politique congolaise est remplie de responsables qui, une fois arrivés à Kinshasa, ont progressivement perdu leur base.
Le pouvoir central possède cette capacité étrange : il donne de la visibilité nationale mais peut simultanément couper l’homme politique de son territoire.
Guy Loando semble avoir cherché à éviter ce piège.
Son ancrage dans la Tshuapa demeure une constante de son dispositif.
C’est probablement ici que son parcours devient le plus instructif.
Car le véritable pouvoir politique ne réside pas seulement dans la fonction occupée aujourd’hui.
Il réside dans la capacité à survivre politiquement à la perte éventuelle de cette fonction demain.
Un ministre sans base dépend de celui qui le nomme.
Un homme politique disposant d’un territoire, d’électeurs et d’une organisation possède déjà une autre capacité de négociation.
C’est toute la différence entre occuper le pouvoir et construire du pouvoir.
AREP : LE PASSAGE DE L’HOMME AU SYSTÈME
La création et le développement de l’AREP constituent alors une étape supplémentaire.
Car à un certain niveau d’ambition politique, un homme ne peut plus seulement exister individuellement.
Il doit fabriquer une organisation.
Des cadres.
Des relais.
Des candidats.
Des élus.
Une doctrine.
Une implantation territoriale.
Une capacité de mobilisation.
C’est ainsi qu’une personnalité commence à devenir une force politique.
En développant sa propre structure tout en demeurant inscrit dans la majorité soutenant le président Félix-Antoine Tshisekedi, Guy Loando tente une opération politiquement délicate : construire son autonomie sans rompre sa loyauté.
C’est probablement l’une des clés les plus importantes de son ascension.
Car l’histoire politique congolaise démontre combien cet équilibre est difficile.
Trop faible, un allié devient négligeable.
Trop puissant, il peut devenir suspect.
Trop indépendant, il devient concurrent.
Trop dépendant, il disparaît lorsque son protecteur disparaît.
L’art politique consiste donc à grandir suffisamment pour compter, mais sans transformer cette croissance en menace pour l’architecture à laquelle on appartient.
Jusqu’ici, Guy Loando semble avoir su naviguer dans cet espace étroit.
2024 : LE TEST DES URNES
Mais une carrière politique ne peut éternellement vivre de nominations.
Les élections constituent toujours le moment de vérité.
Et les scrutins issus du cycle électoral de décembre 2023 constituent à cet égard une étape déterminante dans le parcours de Guy Loando.
Son maintien dans les institutions électives confirme quelque chose d’essentiel : l’homme qui exerce des responsabilités nationales conserve parallèlement une capacité électorale.
C’est peut-être là que se trouve la frontière entre une personnalité gouvernementale et un véritable acteur politique.
Un ministre existe parce qu’il est nommé.
Un élu existe parce qu’il dispose d’une base.
Lorsque les deux dimensions se rencontrent chez le même acteur, son poids politique change.
ET MAINTENANT, LE PARLEMENT
Sa nomination comme ministre chargé des Relations avec le Parlement ouvre une nouvelle phase.
Et peut-être la plus subtile.
Car ce ministère ne dispose pas nécessairement de la visibilité spectaculaire de la Défense, des Finances, des Mines, des Hydrocarbures ou des Affaires étrangères.
Mais il se trouve à un endroit névralgique du système institutionnel.
Entre le Gouvernement et le Parlement.
Entre ceux qui conduisent la politique de la Nation et ceux qui votent les lois, contrôlent l’action gouvernementale, interpellent les ministres et représentent la souveraineté populaire.
Le ministre des Relations avec le Parlement travaille donc dans l’un des territoires les plus complexes du pouvoir : le territoire de la négociation.
Il faut convaincre sans imposer.
Écouter sans céder sur tout.
Défendre l’agenda gouvernemental sans neutraliser la fonction de contrôle parlementaire.
Prévenir les crises avant qu’elles n’éclatent.
Construire des compromis.
Maintenir les canaux politiques ouverts.
C’est moins un ministère de commandement qu’un ministère d’intelligence politique.
UN MINISTÈRE PARTICULIÈREMENT STRATÉGIQUE DANS LE CONGO D’AUJOURD’HUI
Cette fonction prend une importance particulière au regard de la situation actuelle de la République démocratique du Congo.
Le pays affronte simultanément des défis sécuritaires, diplomatiques, économiques, sociaux et institutionnels majeurs.
Dans une telle période, la cohésion nationale ne peut être seulement militaire ou diplomatique.
Elle doit également être institutionnelle.
Le Gouvernement a besoin d’un Parlement qui exerce pleinement ses prérogatives tout en permettant à l’État d’avancer.
Le Parlement, inversement, doit pouvoir contrôler effectivement l’Exécutif sans que la confrontation institutionnelle permanente ne conduise à la paralysie.
Entre les deux se trouve un espace politique immense.
C’est désormais l’espace de Guy Loando.
Et c’est probablement là que sa véritable valeur politique sera désormais mesurée.
LE POUVOIR DES INTERFACES
En regardant son parcours, une constante apparaît.
Guy Loando semble s’être progressivement positionné aux interfaces.
Entre sa province et Kinshasa.
Entre le social et le politique.
Entre l’entrepreneuriat et l’action publique.
Entre le territoire et l’État.
Entre son organisation politique et la majorité présidentielle.
Et aujourd’hui entre le Gouvernement et le Parlement.
Ce détail n’en est peut-être pas un.
Car le pouvoir moderne ne réside plus uniquement dans la capacité de commander.
Il appartient également à ceux qui savent mettre en relation des forces qui, sans eux, auraient parfois du mal à dialoguer.
Dans une République démocratique du Congo fragmentée par les distances, les intérêts, les appartenances politiques et les rivalités institutionnelles, la capacité de créer des passerelles constitue elle-même une forme de puissance.
LOANDO ET TSHISEKEDI : LA POLITIQUE DE LA LOYAUTÉ
Il serait impossible d’analyser cette ascension sans évoquer sa relation politique avec le président Félix-Antoine Tshisekedi.
Guy Loando s’est clairement positionné dans l’espace politique du Chef de l’État.
Mais là encore, l’intérêt réside moins dans la fidélité proclamée que dans la manière dont cette fidélité est politiquement construite.
Dans la politique congolaise, les changements d’alliance ont souvent constitué des instruments de survie.
Les majorités se font.
Se défont.
Les adversaires d’hier deviennent les alliés du lendemain.
Et inversement.
Dans cet univers mouvant, la constance peut devenir une valeur politique.
À condition qu’elle ne soit pas confondue avec la passivité.
Guy Loando semble précisément tenter de transformer la loyauté en capital politique : soutenir le leadership présidentiel tout en développant progressivement son propre poids électoral et organisationnel.
MAIS ATTENTION À LA TENTATION DU MYTHE
C’est ici qu’une analyse sérieuse doit mettre une limite à l’enthousiasme.
Une ascension rapide n’est pas encore un destin.
Une présence gouvernementale n’est pas encore un héritage.
Une organisation politique n’est pas encore une institution durable.
Et la proximité du pouvoir ne garantit jamais la permanence politique.
L’histoire congolaise regorge d’hommes qui semblaient incontournables avant de disparaître brutalement du centre du jeu.
Le véritable test de Guy Loando commence donc peut-être maintenant.
Il devra démontrer que son ascension peut produire des résultats institutionnels.
Que le dialogue Gouvernement-Parlement peut devenir plus efficace.
Que les recommandations formulées par les élus peuvent être mieux suivies.
Que la production législative nécessaire aux réformes peut être facilitée.
Et surtout que coopération institutionnelle ne signifie pas soumission du Parlement à l’Exécutif.
Cette frontière sera essentielle.
UNE PROUESSE POLITIQUE, MAIS ENCORE INACHEVÉE
Que reste-t-il alors lorsque l’on dépouille le parcours de Guy Loando des titres, des fonctions et des apparences ?
Une méthode.
Partir d’un territoire.
Construire une légitimité sociale.
La transformer en légitimité électorale.
Passer du Parlement au Gouvernement.
Ne pas abandonner sa base.
Créer une organisation.
S’inscrire dans une majorité.
Construire sa propre capacité politique sans rompre avec le leadership de cette majorité.
Puis revenir au cœur de la mécanique parlementaire avec l’expérience simultanée de l’élu et du membre du Gouvernement.
En science politique, cette accumulation est loin d’être anodine.
Elle explique probablement pourquoi Guy Loando Mboyo est devenu, en quelques années seulement, l’une des trajectoires les plus intéressantes à observer dans la nouvelle génération du personnel politique congolais.
Mais la question essentielle n’est déjà plus de savoir comment Guy Loando est arrivé là.
Cette partie de l’histoire est désormais connue.
La question est de savoir où cette trajectoire peut le conduire.
Car en politique, parvenir au pouvoir constitue une performance.
Y demeurer constitue un art.
Mais transformer le pouvoir en œuvre et l’influence en héritage constitue une tout autre dimension.
Guy Loando a réussi son ascension.
La République attend désormais de voir ce qu’il fera de l’altitude.
Robert Tanzey
