À la tribune des Nations unies, Judith Suminwa a réclamé une représentation permanente de l’Afrique au Conseil de sécurité. La revendication gagne des soutiens. Mais entre l’accord sur le principe et le partage réel du pouvoir, la distance reste considérable.
La Premiere Ministre Judith Suminwa a porté, le 23 septembre à New York, une revendication qui dépasse la République démocratique du Congo. L’Afrique veut siéger en permanence au Conseil de sécurité des Nations unies, là où se prennent les décisions relatives aux sanctions, aux opérations de paix et aux crises qui menacent la sécurité internationale. La Première ministre s’est inscrite dans la position commune africaine : deux sièges permanents assortis de toutes les prérogatives qui s’y attachent, ainsi qu’une représentation accrue parmi les membres élus.
Cette demande a une force difficile à contester. Le Conseil compte quinze membres, dont cinq permanents — la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Aucun n’est africain. L’Afrique participe donc aux décisions du Conseil lorsqu’elle y est élue pour un mandat temporaire, mais elle n’occupe aucune place permanente dans un organe qui traite régulièrement de ses guerres et de ses crises.
Pour Kinshasa, le débat a une résonance immédiate. La RDC siège au Conseil pour la période 2026-2027, tout en demandant l’application de sa résolution 2773 sur le conflit dans l’Est. Judith Suminwa a rappelé à l’Assemblée générale que l’adoption d’une décision internationale ne suffit pas à changer la vie des populations : encore faut-il qu’elle soit exécutée. Son discours lie ainsi deux exigences distinctes, mais inséparables pour le Congo : avoir davantage voix au chapitre et obtenir que les décisions déjà prises produisent des effets.
Une position africaine établie, un résultat encore lointain
L’Afrique ne découvre pas cette bataille à la faveur d’un discours de septembre. Sa position commune, portée par le consensus d’Ezulwini et la déclaration de Syrte, demande au moins deux sièges permanents avec droit de veto tant que celui-ci existe, ainsi que cinq sièges non permanents dans un Conseil élargi. Il s’agit donc de deux sièges permanents supplémentaires et de deux sièges non permanents de plus que les trois généralement attribués aujourd’hui aux États africains.
Le principe d’une correction de la sous-représentation africaine a gagné du terrain. Le Pacte pour l’avenir adopté en 2024 en a fait une priorité de la réforme du Conseil. Des puissances ont exprimé leur soutien à l’entrée de pays africains parmi les membres permanents. Mais cette convergence apparente cache la question décisive : ces nouveaux membres auraient-ils les mêmes droits que les cinq actuels ? Les États-Unis ont, par exemple, soutenu en 2024 l’idée de deux sièges permanents africains sans ouvrir la voie à une extension du veto. L’Union africaine, elle, demande une égalité de prérogatives tant que le veto demeure.
La différence est considérable. Un siège permanent sans veto garantirait à ses titulaires une présence continue, un accès durable aux négociations et une capacité accrue à inscrire les préoccupations africaines à l’agenda. Ce serait un progrès. Mais il créerait aussi deux catégories de membres permanents : ceux qui peuvent bloquer une décision et ceux qui ne le peuvent pas. C’est le cœur du désaccord, bien davantage que la reconnaissance verbale de « l’injustice historique ».
Pourquoi les chances restent faibles à court terme
Réformer le Conseil exige de modifier la Charte des Nations unies. Selon son article 108, l’amendement doit être adopté par les deux tiers des membres de l’Assemblée générale, puis ratifié par les deux tiers des États membres, y compris chacun des cinq membres permanents actuels. Une déclaration favorable à l’Afrique ne vaut donc pas acceptation d’un texte précis ; chacun des cinq doit encore consentir à la réforme et la ratifier.
S’ajoutent des choix que les États devront trancher. Combien de sièges créer au total ? Quels droits donner aux nouveaux membres permanents ? Et quels pays africains les occuperaient, selon quelle procédure et avec quelle responsabilité à l’égard du reste du continent ? L’Union africaine parle d’une position commune ; elle n’a pas encore transformé cette position en formule institutionnelle acceptée par tous ses membres et par les partenaires dont la ratification sera indispensable.
Les discussions se poursuivent à l’Assemblée générale, mais elles n’ont pas débouché sur un accord de réforme. À court terme, les chances d’obtenir les deux sièges avec veto sont donc faibles. C’est une appréciation politique, non une échéance officielle : elle tient à l’écart entre les positions sur le veto et aux conditions particulièrement exigeantes de modification de la Charte. Le fait que des négociations continuent et que la place de l’Afrique soit désormais reconnue comme une priorité constitue néanmoins un changement réel par rapport à une demande longtemps laissée à la marge.
Le choix que l’Afrique devra défendre
Deux voies se dessinent. La première consiste à maintenir fermement l’exigence de sièges dotés du veto, au nom de l’égalité entre permanents. Elle protège le principe africain, mais peut prolonger le blocage. La seconde serait d’envisager une entrée permanente sans veto, éventuellement assortie d’un engagement à revoir ce droit plus tard. Elle pourrait faciliter un accord, mais risquerait de figer dans la Charte une inégalité que l’Afrique cherche précisément à corriger.
Aucune de ces voies ne mérite une réponse expéditive. La question est de savoir ce que le continent gagnerait réellement dans chaque cas, et ce qu’il aurait peu de chances de renégocier une fois la réforme adoptée. C’est pourquoi le débat doit porter sur les pouvoirs attachés au siège, les règles de désignation des représentants africains et la manière dont ceux-ci rendraient compte au continent. Un drapeau africain à la table du Conseil aurait une portée symbolique immense ; la portée politique dépendrait de ces détails.
La RDC a, pendant son mandat de membre élu, l’occasion de rendre ce plaidoyer concret. Elle peut travailler avec les autres membres africains du Conseil, défendre l’application des décisions sur les crises du continent et pousser les négociations sur la réforme vers des propositions précises. Son expérience de la guerre lui donne un argument puissant : elle connaît le prix de l’écart entre une résolution adoptée à New York et sa mise en œuvre sur le terrain.
Judith Suminwa a donc eu raison de remettre la question à la tribune. La prochaine étape sera moins spectaculaire qu’un discours : obtenir un texte de réforme susceptible de réunir une majorité d’États, puis l’assentiment des cinq puissances qui détiennent aujourd’hui les sièges permanents. L’Afrique a largement gagné la bataille de la légitimité de sa demande. Celle du partage effectif du pouvoir reste ouverte.
Robert Tanzey
