Tony Elumelu quitte la présidence de l’UBA : Une leçon de gouvernance qui devrait inspirer les entreprises africaines

Derrière le départ du président de United Bank for Africa se dessine une transformation silencieuse : l’Afrique passe progressivement d’un capitalisme des fondateurs à un capitalisme des institutions. Une évolution dont la RDC aurait intérêt à s’inspirer.

Les grandes mutations économiques passent souvent inaperçues. Elles ne s’annoncent ni par des discours solennels ni par des révolutions spectaculaires. Elles se révèlent à travers des décisions qui, à première vue, paraissent administratives. Le départ de Tony Elumelu de la présidence du conseil d’administration de United Bank for Africa appartient à cette catégorie d’événements.

Vu de loin, il ne s’agit que de l’application d’une règle de gouvernance. Après douze années à la tête du conseil d’administration, l’homme d’affaires nigérian cède son fauteuil conformément aux dispositions de la Banque centrale du Nigeria qui limitent la durée des mandats des administrateurs non exécutifs. Emmanuel Nnorom assurera la relève dans une transition soigneusement préparée.

Mais derrière cette actualité se cache une question autrement plus importante : qu’est-ce qu’une grande entreprise africaine au XXIe siècle ?

Pendant longtemps, l’économie du continent a reposé sur des figures fondatrices. Les entreprises étaient souvent le prolongement de leur créateur. La réputation du dirigeant faisait la crédibilité de l’entreprise. Son carnet d’adresses devenait son principal actif. Son départ ouvrait généralement une période d’incertitude.

Ce modèle a produit quelques réussites remarquables, mais il a aussi révélé ses limites. Trop d’entreprises africaines ont disparu avec leur fondateur. Trop d’institutions se sont révélées incapables de survivre à la disparition de celui qui les incarnait.

Le cas UBA raconte une autre histoire.

Lorsque Tony Elumelu quitte ses fonctions, personne ne s’interroge sur la survie de la banque. Les marchés ne s’inquiètent pas. Les clients ne retirent pas leurs dépôts. Les investisseurs ne parlent pas de crise. Pourquoi ? Parce que l’institution est désormais plus forte que la personnalité qui l’a façonnée.

C’est précisément là que réside le véritable événement.

Le Nigeria démontre progressivement que son secteur bancaire est entré dans une nouvelle maturité. Les règles de gouvernance ne s’appliquent pas seulement aux banques fragiles ; elles s’imposent également aux plus puissantes et aux dirigeants les plus respectés. Dans une économie moderne, personne n’est au-dessus des institutions.

Cette culture de la gouvernance constitue aujourd’hui un avantage compétitif.

Les investisseurs internationaux ne recherchent pas uniquement des marchés prometteurs. Ils recherchent des organisations prévisibles. Ils veulent savoir que les règles survivront aux individus, que les stratégies ne changeront pas au gré des personnalités et que la continuité institutionnelle est garantie.

Voilà pourquoi la gouvernance devient désormais un actif économique.

Mais il existe une deuxième lecture, plus stratégique encore.

Depuis plusieurs années, Tony Elumelu prépare discrètement une transformation de son propre rôle. Son influence ne se limite plus au secteur bancaire. À travers Heirs Holdings, il construit un groupe panafricain présent dans l’énergie, les infrastructures, les technologies, la santé, l’hôtellerie et les services financiers.

Autrement dit, le banquier est devenu architecte d’un écosystème économique.

Cette évolution traduit un changement profond du capitalisme africain. Les champions de demain ne seront plus seulement des banques ou des compagnies minières. Ce seront des plateformes capables de connecter le financement, l’énergie, la logistique, les infrastructures numériques, l’industrie et les marchés régionaux.

C’est exactement la logique portée aujourd’hui par la Zone de libre-échange continentale africaine.

La banque n’est plus une finalité.

Elle devient un outil au service d’une ambition industrielle.

Elle finance les corridors commerciaux.

Elle accompagne les chaînes de valeur.

Elle soutient les infrastructures.

Elle facilite les paiements continentaux.

Elle contribue à l’intégration économique africaine.

Cette lecture est particulièrement importante pour la République démocratique du Congo.

Notre pays concentre une part essentielle des ressources stratégiques qui alimenteront la transition énergétique mondiale. Pourtant, la véritable richesse ne résidera plus uniquement dans l’extraction des minerais. Elle se situera dans la maîtrise des chaînes de valeur, dans la transformation industrielle, dans les infrastructures énergétiques, dans la logistique régionale et dans les systèmes financiers capables d’accompagner cette mutation.

Autrement dit, le défi du Congo n’est plus seulement de produire davantage. Il est de construire les institutions qui permettront de transformer ce potentiel en puissance économique.

C’est ici que l’actualité de Tony Elumelu rejoint les préoccupations congolaises.

Depuis plusieurs années, Geopolis défend l’idée que le véritable développement repose sur quatre piliers : des institutions solides, une gouvernance crédible, une vision stratégique de long terme et la capacité à créer des chaînes de valeur intégrées.

Le départ de Tony Elumelu confirme que cette analyse n’est pas théorique. Les économies africaines qui progressent sont précisément celles qui investissent dans ces quatre dimensions.

Le véritable enseignement de cette transition dépasse donc largement le secteur bancaire.

Le leadership moderne ne consiste plus à rester indispensable.

Il consiste à construire des organisations capables de fonctionner sans leur fondateur.

Le pouvoir économique du XXIe siècle ne se mesure plus uniquement à la fortune d’un entrepreneur.

Il se mesure à la qualité des institutions qu’il laisse derrière lui.

Voilà sans doute le message le plus précieux que nous adresse aujourd’hui Tony Elumelu.

Dans une Afrique appelée à financer sa propre industrialisation, les grands bâtisseurs ne seront pas ceux qui conserveront le pouvoir le plus longtemps.

Ils seront ceux qui auront créé des institutions suffisamment fortes pour continuer à produire de la richesse, de l’innovation et de la confiance bien après leur départ.

C’est peut-être cela, le véritable chemin critique du capitalisme africain : passer définitivement de l’homme providentiel à l’institution durable.

Robert Tanzey

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