Pendant longtemps, les grandes révolutions industrielles se sont écrites loin de l’Afrique. La machine à vapeur, l’électricité, l’automobile, l’informatique ou encore Internet ont profondément transformé le monde sans que le continent africain participe véritablement à la définition des règles qui les encadraient. L’Afrique en a souvent été consommatrice, rarement architecte.




L’intelligence artificielle ouvre une nouvelle séquence de l’histoire. Et, pour la première fois, les règles ne sont pas encore figées. Elles se construisent aujourd’hui, dans les enceintes où s’élabore la gouvernance mondiale du numérique : les Nations Unies, l’Union internationale des télécommunications (UIT), l’UNESCO, l’OCDE et plusieurs autres organisations internationales.
C’est précisément dans ce contexte que la République démocratique du Congo vient de franchir une étape discrète mais hautement stratégique.
D’un côté, le ministre de l’Économie numérique, Augustin Kibassa Maliba, a confié à l’Autorité de Régulation de la Poste et des Télécommunications du Congo (ARPTC) le mandat d’assurer la représentation technique de la RDC dans les travaux internationaux consacrés à la régulation de l’intelligence artificielle.
De l’autre, le Président de la République, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, a officiellement donné pleins pouvoirs à une délégation congolaise conduite par Christian Katende Mukinayi, comprenant notamment Riff Tambwe Kibunga et l’experte en intelligence artificielle Vira Neema, afin de représenter la RDC lors de la session inaugurale du Dialogue mondial sur l’intelligence artificielle organisée à Genève, les 6 et 7 juillet 2026.
Pris séparément, ces deux actes peuvent apparaître comme des décisions administratives. Ensemble, ils dessinent pourtant les premiers contours d’une véritable diplomatie congolaise de l’intelligence artificielle.
La véritable bataille ne porte plus seulement sur les algorithmes
L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une révolution technologique.
En réalité, elle constitue d’abord une révolution géopolitique.
Les États ne se disputent plus uniquement les meilleurs chercheurs ou les centres de calcul les plus puissants. Ils cherchent désormais à influencer les règles qui gouverneront cette nouvelle économie.
Celui qui écrit les normes façonne les marchés.
Celui qui définit les standards détermine les conditions d’accès aux données, aux investissements, aux certifications, aux infrastructures numériques et, demain, à une partie importante de la création de richesse mondiale.
La compétition est devenue normative.
Les États-Unis défendent une approche privilégiant l’innovation et la liberté d’entreprendre.
L’Union européenne construit un modèle centré sur les droits fondamentaux, la protection des citoyens et la transparence des algorithmes.
La Chine développe une vision articulée autour de la souveraineté numérique, du contrôle étatique et de la puissance industrielle.
Dans cette recomposition mondiale, les pays qui resteront absents ne feront qu’appliquer des règles écrites par d’autres.
La norme est devenue une arme économique
Pendant longtemps, les États protégeaient leurs économies au moyen des droits de douane.
Aujourd’hui, ils utilisent de plus en plus les normes.
Les normes déterminent quels modèles d’intelligence artificielle pourront être déployés, quelles données pourront être utilisées, quelles entreprises accéderont aux marchés internationaux et quels systèmes répondront aux exigences de sécurité.
Autrement dit, les normes sont devenues des instruments de puissance.
Participer à leur élaboration ne relève plus d’un simple exercice diplomatique. C’est défendre des intérêts économiques.
Selon plusieurs estimations internationales, l’intelligence artificielle pourrait générer près de 15 700 milliards de dollars de valeur supplémentaire dans l’économie mondiale à l’horizon 2030. Une partie de cette richesse sera créée non seulement par les innovations elles-mêmes, mais aussi par les règles qui en organiseront les usages.
Une affirmation de souveraineté numérique
Le mandat confié à l’ARPTC traduit une évolution importante de la pensée stratégique congolaise.
Il ne s’agit pas simplement d’envoyer des représentants à des réunions internationales.
Il s’agit de permettre à la RDC de participer aux discussions portant sur la gouvernance des données, la cybersécurité, la transparence algorithmique, la responsabilité juridique des systèmes autonomes, l’interopérabilité, la certification des modèles et la protection des infrastructures critiques.
Ces sujets détermineront demain le fonctionnement de nombreuses administrations publiques, des banques, des hôpitaux, des systèmes éducatifs, des plateformes numériques et des entreprises industrielles.
L’intelligence artificielle ne sera pas un secteur parmi d’autres ; elle irrigue déjà l’ensemble de l’économie.
De la diplomatie minière à la diplomatie numérique
Depuis plusieurs années, la République démocratique du Congo affirme progressivement sa place dans les grandes chaînes d’approvisionnement mondiales grâce à ses minerais stratégiques.
Cuivre, cobalt, coltan, germanium, lithium ou encore tantale constituent les matières premières indispensables à la transition énergétique et numérique.
Mais ces ressources ne représentent qu’une partie de l’équation.
Les centres de données, les semi-conducteurs, les supercalculateurs et les infrastructures nécessaires au développement de l’intelligence artificielle reposent également sur des règles internationales.
La diplomatie minière ne peut donc plus être dissociée de la diplomatie numérique.
La RDC ne peut plus seulement fournir les ressources de la révolution technologique mondiale ; elle doit également contribuer à définir les règles qui gouverneront leur utilisation.
Une stratégie nationale reste à construire
Ces avancées institutionnelles ouvrent cependant une interrogation essentielle.
Quelle doctrine congolaise de l’intelligence artificielle la délégation nationale ira-t-elle défendre dans les négociations internationales ?
Quels principes le pays souhaite-t-il promouvoir en matière de protection des données personnelles ?
Comment préserver les langues nationales et les patrimoines culturels congolais dans les grands modèles d’intelligence artificielle ?
Quelle place sera réservée aux universités, aux chercheurs, aux start-up et aux entreprises technologiques nationales ?
Comment développer des capacités nationales de calcul, de stockage des données et de recherche ?
Comment préparer les jeunes Congolais aux métiers qui émergent déjà sous l’effet de cette révolution ?
Autant de questions qui dépassent largement le champ de la régulation.
Construire un véritable écosystème
La souveraineté numérique ne se décrète pas.
Elle se construit.
Elle suppose des infrastructures numériques robustes, une énergie fiable, des centres de données, des laboratoires de recherche, des formations universitaires adaptées, un tissu d’entreprises innovantes, un cadre juridique stable et des investissements soutenus.
Elle exige également une coordination permanente entre les ministères, le régulateur, les universités, le secteur privé et les partenaires internationaux.
Sans cet écosystème, la représentation internationale risquerait de demeurer essentiellement symbolique.
L’Afrique face à un rendez-vous historique
L’intelligence artificielle constitue probablement l’une des plus importantes redistributions de puissance depuis l’apparition d’Internet.
L’Afrique, forte de sa démographie, de son potentiel économique et de ses ressources stratégiques, ne peut plus être un simple marché de consommation.
Elle doit devenir un espace de production, d’innovation et d’influence.
La République démocratique du Congo semble avoir compris que la souveraineté du XXIᵉ siècle ne se mesure plus seulement à l’étendue d’un territoire, à la puissance militaire ou à l’abondance des ressources naturelles.
Elle se mesure aussi à la capacité d’un État d’être présent là où s’écrivent les règles du monde de demain.
Les actes posés par le ministère de l’Économie numérique et par la Présidence de la République marquent une première étape de cette ambition. Ils témoignent d’une volonté de ne plus subir les transformations technologiques, mais d’en devenir l’un des acteurs.
Le plus difficile commence toutefois maintenant.
Car participer aux négociations internationales est une chose ; y défendre une vision cohérente, des intérêts nationaux clairement identifiés et une stratégie de long terme en est une autre.
L’histoire retiendra moins les États qui auront simplement assisté aux conférences que ceux qui auront contribué à écrire les normes fondatrices de la nouvelle économie mondiale.
Pour la RDC, cette bataille est désormais engagée. Elle ne concerne pas seulement la technologie. Elle touche à la souveraineté, à la compétitivité, à l’influence diplomatique et, au bout du compte, à la place que le pays entend occuper dans le nouvel ordre numérique mondial.
Adam mwena Meji
