SUMINWA II : L’AN I À L’ÉPREUVE DU RÉEL

Un an après sa formation, le deuxième gouvernement dirigé par Judith Suminwa Tuluka arrive au premier grand rendez-vous avec son bilan. Entre résilience économique, guerre dans l’Est, offensive diplomatique, grands chantiers et attentes sociales persistantes, Geopolis examine une année de gouvernement sans complaisance, mais sans nier les avancées. Une question domine désormais : l’exécutif peut-il transformer la résistance du pays en résultats perceptibles dans la vie quotidienne des Congolais ?

Il est toujours délicat de juger un gouvernement après une année d’exercice.

Douze mois suffisent pour dégager une orientation, identifier une méthode et mesurer les premiers résultats. Ils ne suffisent pas toujours pour produire les transformations profondes qu’exige un pays de la dimension et de la complexité de la République démocratique du Congo.

Dans le cas du gouvernement Suminwa II, une difficulté supplémentaire s’impose : on ne peut évaluer son action en faisant abstraction des circonstances exceptionnelles dans lesquelles elle s’est déployée.

La guerre dans l’Est a pesé sur l’État, ses finances, ses priorités et sa diplomatie. Les besoins sociaux demeurent immenses. Les infrastructures accusent un retard historique. L’économie reste fortement dépendante du secteur extractif. Le déficit énergétique limite l’industrialisation. Le climat des affaires continue de souffrir de pesanteurs structurelles.

Et pourtant, la République a tenu.

C’est probablement le premier élément du bilan Suminwa II.

UN GOUVERNEMENT SOUS LA PRESSION DE L’HISTOIRE

Lorsque Judith Suminwa prend les commandes de sa deuxième équipe gouvernementale, l’enjeu n’est déjà plus simplement d’administrer le pays.

Il faut simultanément financer l’effort sécuritaire, préserver les équilibres économiques, maintenir les investissements publics, répondre aux urgences sociales et accompagner l’intense offensive diplomatique engagée par la République démocratique du Congo autour de la crise dans l’Est.

Cette pression n’est pas théorique.

Le FMI constate lui-même que les dépenses sécuritaires plus élevées que prévu ont pesé sur l’exécution budgétaire et contribué au dépassement de l’objectif de déficit intérieur à la fin de l’année 2025.

Peu de gouvernements peuvent dérouler sereinement leur programme lorsque l’intégrité territoriale du pays demeure menacée.

Cette réalité doit être intégrée au bilan.

Mais elle ne peut devenir une justification permanente.

Car la mission d’un gouvernement consiste précisément à produire des résultats dans les circonstances que l’histoire lui impose.

Et c’est ici que l’évaluation devient intéressante.

L’ÉCONOMIE : LA RÉSILIENCE COMME PREMIER ACQUIS

Sur le front économique, le scénario catastrophe que pouvait laisser craindre l’environnement sécuritaire ne s’est pas matérialisé.

Les dernières données du Fonds monétaire international situent la croissance réelle de la RDC à 5,7 % en 2025 et la projettent encore à 5,6 % en 2026.

Plus intéressant encore, cette résistance ne repose plus exclusivement sur les mines. Le FMI relève un renforcement de l’activité non extractive, notamment dans la construction, les services et l’agriculture, même si le secteur minier demeure évidemment déterminant.

L’inflation constitue un autre marqueur de cette stabilisation.

Après l’appréciation du franc congolais intervenue à partir d’octobre 2025, elle est retombée à 2,5 % en glissement annuel à fin avril 2026.

Les réserves internationales avaient, elles, atteint 8,8 milliards de dollars à fin mars.

Ces chiffres ne règlent évidemment pas les problèmes sociaux du Congo.

Mais ils permettent d’établir un fait : malgré la guerre et les tensions exercées sur les finances publiques, les grands équilibres macroéconomiques ont résisté.

C’est un acquis que l’analyse politique ne devrait ni exagérer ni minimiser.

L’EUROBOND : CHANGEMENT D’ÉCHELLE, CHANGEMENT D’EXIGENCE

L’entrée de la RDC sur le marché international de la dette à travers son premier Eurobond ajoute une dimension nouvelle à cette évolution.

Pour la première fois, la République a accédé directement au marché obligataire international, diversifiant ainsi ses sources de financement.

L’opération constitue une évolution importante dans l’histoire financière récente du pays.

Elle introduit surtout une exigence nouvelle : celle de la performance.

Car emprunter sur les marchés internationaux n’est pas en soi une victoire économique.

Tout dépend de ce que l’on fait de l’argent emprunté.

Les ressources mobilisées devront financer des investissements productifs capables de générer des infrastructures, de l’activité économique et, à terme, des recettes permettant de justifier la dette contractée.

Le FMI lui-même insiste sur la nécessité d’une utilisation transparente et efficace des ressources publiques, y compris celles provenant de l’Eurobond.

La crédibilité financière du Congo se mesurera donc désormais non seulement à sa capacité de lever des capitaux, mais à sa capacité de les transformer.

LE GRAND PARADOXE : LA MACROÉCONOMIE NE SUFFIT PAS

C’est ici que commence l’autre moitié du bilan.

Une économie peut afficher de bons indicateurs sans que la population en ressente immédiatement les effets.

Le citoyen ne vit pas dans les tableaux macroéconomiques.

Il vit avec le prix de la nourriture, le coût du transport, son salaire, l’accès à l’électricité, la qualité de la route, la disponibilité des soins, l’école de ses enfants et la possibilité de trouver un emploi.

Une inflation maîtrisée constitue une bonne nouvelle. Elle ne signifie pas automatiquement que le pouvoir d’achat est devenu satisfaisant.

Une croissance supérieure à 5 % est appréciable. Elle ne suffit pas si elle ne produit pas suffisamment d’emplois et d’opportunités.

C’est ici que se trouve probablement le défi économique fondamental de Suminwa II : transformer la stabilité macroéconomique en progrès microéconomique.

Autrement dit : comment faire descendre la croissance jusque dans le panier de la ménagère ?

L’An II sera largement jugé sur cette réponse.

INFRASTRUCTURES : ENTRE CHANTIERS ET LIVRAISONS

Un autre mouvement mérite l’attention : celui des infrastructures.

Routes, voiries urbaines et grands projets structurants occupent une place importante dans l’action gouvernementale.

L’enjeu dépasse la construction elle-même.

Une route réduit les coûts logistiques, rapproche les marchés, facilite la circulation des personnes et des marchandises et peut améliorer la compétitivité d’une région entière.

Le ministre des Infrastructures, John Banza Lunda, s’est notamment signalé par une présence soutenue dans le suivi des chantiers et par la volonté affichée d’en accélérer l’exécution.

Mais Geopolis doit ici distinguer trois étapes que la communication politique a parfois tendance à confondre :

annoncer,

commencer,

et achever.

Le citoyen juge principalement la troisième.

La multiplication des chantiers devra donc progressivement laisser place à une autre comptabilité : celle des ouvrages effectivement livrés, de leur qualité et de leur impact économique.

L’An II devra être celui de cette démonstration.

ÉNERGIE : LE VERROU DU DÉVELOPPEMENT

Il serait impossible de dresser sérieusement le bilan économique du gouvernement sans parler de l’énergie.

La République démocratique du Congo dispose d’un potentiel hydroélectrique considérable et demeure pourtant confrontée à un déficit énergétique qui limite son industrialisation.

Cette contradiction devient de plus en plus difficilement soutenable.

On ne peut ambitionner de transformer localement les minerais, attirer massivement les investisseurs, développer l’industrie et créer des millions d’emplois sans augmenter considérablement l’offre d’électricité.

L’énergie n’est donc plus un secteur parmi d’autres.

Elle conditionne pratiquement tous les autres.

Le véritable test économique de Suminwa II pourrait ainsi se jouer moins dans les discours sur l’industrialisation que dans les mégawatts effectivement ajoutés au système productif congolais.

C’est là que l’économie réelle attend désormais l’État.

LE CLIMAT DES AFFAIRES : LE COMBAT INACHEVÉ

La même exigence vaut pour l’environnement des affaires.

La RDC dispose de nombreux atouts recherchés par les investisseurs : ressources naturelles exceptionnelles, marché intérieur considérable, population jeune, position géographique stratégique et besoins massifs en infrastructures.

Et pourtant, investir et entreprendre au Congo demeure souvent complexe.

Lourdeurs administratives, multiplicité des procédures, lenteurs institutionnelles, difficultés d’exécution et interrogations liées à la sécurité juridique continuent de limiter le potentiel d’investissement.

Le problème est fondamental.

Car l’État ne pourra jamais financer seul le développement du Congo.

Le capital privé doit prendre une part beaucoup plus importante dans l’investissement productif.

Améliorer le climat des affaires n’est donc pas faire un cadeau aux entreprises.

C’est créer les conditions permettant aux entreprises d’investir, de produire, d’embaucher, de créer de la richesse et de payer des impôts.

Sur ce terrain, l’An II devra être celui d’une accélération beaucoup plus visible.

LA GUERRE : LA GRANDE OMBRE DU BILAN

Mais aucune statistique économique ne peut effacer la question sécuritaire.

La situation dans l’Est demeure volatile et la crise humanitaire reste considérable.

Pour Suminwa II, cette situation constitue nécessairement la grande ombre du bilan.

Il serait cependant trop simple d’en faire exclusivement le bilan de la Première ministre ou de son gouvernement.

La guerre relève simultanément des Forces armées, des services de sécurité, de la diplomatie, de la Présidence, du gouvernement et d’une équation régionale et internationale extrêmement complexe.

Sur ce front, l’année écoulée aura néanmoins consacré une évolution majeure : Kinshasa a réussi à porter la question congolaise au cœur de plusieurs grandes enceintes diplomatiques.

Washington et Doha sont devenus, avec d’autres initiatives, des espaces où se joue également l’avenir sécuritaire du Congo.

L’accord de Washington entre la RDC et le Rwanda et le processus de Doha entre Kinshasa et l’AFC/M23 témoignent de cette internationalisation du règlement de la crise.

Mais la diplomatie ne peut être sa propre finalité.

Malgré ces avancées, les combats et violations des engagements de cessez-le-feu ont persisté.

Reste donc l’essentiel : transformer les textes diplomatiques en paix réelle.

Car une diplomatie ne se juge finalement pas au nombre de communiqués signés, mais au silence des armes qu’elle réussit à obtenir.

QUELQUES FIGURES ÉMERGENT

Une année permet également d’observer certaines personnalités au sein d’un gouvernement.

Aux Finances, Doudou Fwamba occupe une position stratégique dans la préservation des équilibres financiers, les relations avec les partenaires internationaux et l’ouverture de la RDC aux marchés internationaux de capitaux.

Aux Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner s’est retrouvée au cœur de l’une des batailles diplomatiques les plus importantes menées récemment par la République.

Aux Infrastructures, John Banza Lunda porte la lourde responsabilité de transformer la visibilité des chantiers en ouvrages achevés.

Aux Hydrocarbures, Acacia Bandubola porte notamment le dossier stratégique de la coopération pétrolière avec l’Angola dans la Zone maritime d’intérêt commun.

Patrick Muyaya, enfin, demeure au centre d’une bataille moins matérielle mais essentielle en période de guerre : celle de l’information, du récit et de la défense de la position congolaise auprès de l’opinion nationale et internationale.

Il ne s’agit pas d’établir un classement des ministres.

Encore moins de distribuer prématurément bons et mauvais points.

Il s’agit de constater que certaines responsabilités deviennent particulièrement déterminantes dans la réussite ou l’échec de la deuxième année.

ET JUDITH SUMINWA ?

Au-dessus des performances individuelles demeure une question centrale : celle du leadership de la Première ministre.

À l’observation de sa première année, Judith Suminwa apparaît moins portée sur la personnalisation de l’action gouvernementale que sur la coordination de son équipe.

Son style est relativement sobre et institutionnel.

Cette méthode peut constituer une force.

Elle comporte également un risque : dans un environnement politique où la perception occupe une place considérable, les résultats insuffisamment expliqués finissent parfois par devenir politiquement invisibles.

Mais après une année, le véritable enjeu n’est probablement plus celui de l’image de Judith Suminwa.

Il est celui de sa capacité à transformer la coordination gouvernementale en culture de résultats.

Une Première ministre ne peut construire chaque route, produire chaque mégawatt ou surveiller chaque administration.

Mais elle peut imposer une méthode.

Des objectifs.

Des échéances.

Des évaluations.

Et, lorsque cela devient nécessaire, des conséquences lorsque les résultats ne suivent pas.

C’est peut-être à cette capacité que se mesurera réellement le leadership de Judith Suminwa pendant l’An II.

LE VRAI PROBLÈME CONGOLAIS : DE LA DÉCISION À L’EXÉCUTION

Au fond, le bilan de Suminwa II révèle quelque chose qui dépasse ce gouvernement.

La République démocratique du Congo ne manque plus nécessairement de visions.

Elle ne manque pas davantage de projets.

Elle ne manque même plus toujours de financements.

Son principal défi demeure sa capacité d’exécution.

Entre une décision prise au sommet de l’État et sa matérialisation sur le terrain se trouvent des administrations, des procédures, des marchés publics, des contraintes budgétaires, des conflits de compétences et parfois des résistances bureaucratiques.

C’est cette distance qu’il faut réduire.

Le FMI lui-même, tout en jugeant globalement satisfaisante la performance de la RDC dans le cadre de ses programmes, appelle à accélérer les réformes structurelles et insiste sur l’utilisation transparente et efficace des ressources publiques.

Voilà probablement où se situe la prochaine frontière de la gouvernance congolaise.

Car un État moderne ne se mesure pas seulement à la qualité des décisions prises par ses dirigeants.

Il se mesure à la vitesse et à la qualité avec lesquelles ces décisions deviennent réalité.

L’AN II SERA PLUS EXIGEANT

Le bilan de Suminwa II n’est donc ni celui d’un échec ni celui d’une victoire définitive.

C’est celui d’un gouvernement qui a traversé une première année extraordinairement difficile sans que l’appareil de l’État ne cède ni que l’économie ne bascule dans la crise que pouvait laisser craindre l’environnement sécuritaire.

La croissance a résisté.

L’inflation a fortement reculé.

Les réserves de change se sont renforcées.

Le dialogue avec les institutions financières internationales s’est poursuivi.

Et, avec son premier Eurobond, la RDC a franchi une nouvelle étape dans son accès au financement international.

Ces résultats méritent d’être reconnus.

Mais ils ne constituent pas encore une transformation.

Car les fondamentaux macroéconomiques donnent au gouvernement de vrais arguments tandis que les réalités sociales et structurelles lui interdisent de crier victoire.

C’est précisément parce que cette première résistance a été possible que les exigences augmentent.

La deuxième année devra être celle de la transformation.

Transformer la croissance en pouvoir d’achat et en emplois.

Transformer les financements en infrastructures.

Transformer le potentiel énergétique en mégawatts.

Transformer les réformes en investissements.

Transformer la diplomatie en sécurité.

Transformer, enfin, l’action gouvernementale en amélioration perceptible de la vie quotidienne.

Car au terme de tous les rapports, de toutes les statistiques et de tous les discours, il existe un juge que le pouvoir ne peut contourner indéfiniment : le citoyen.

Et le citoyen pose une question extraordinairement simple :

Qu’est-ce qui a changé dans ma vie ?

C’est à cette question que Suminwa II devra désormais répondre.

L’An I aura démontré une capacité de résilience.

L’An II doit être celui des résultats.

GEOPOLIS HEBDO

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