LES CONFIDENCES DE DELLY SESANGA : « LA RDC DOIT RETROUVER LE SENS DE L’ÉTAT »

Juriste rigoureux, homme politique à la parole structurée et figure de l’opposition congolaise, Delly Sesanga refuse de réduire la crise actuelle à une simple confrontation entre le pouvoir et ses adversaires.

Dans un entretien accordé à Geopolis, le président d’ENVOL décrit une crise plus profonde : celle de l’État, de sa légitimité et de sa capacité à protéger la nation. Dialogue, guerre dans l’Est, Constitution, gouvernance et économie : une conviction traverse l’ensemble de son propos — le Congo ne sortira pas de l’impasse par de simples arrangements politiques, mais par une véritable reconstruction républicaine.

« Le Congo ne manque pas de ressources. Il manque d’un État capable de les transformer en puissance collective », affirme-t-il.
Chez Delly Sesanga, la Constitution n’est pas seulement un texte juridique. Elle constitue le pacte qui relie les citoyens, organise le pouvoir et protège la République contre les ambitions individuelles. “Nous défendons la Constitution parce que nous nous faisons le gardien du peuple congolais pour une société qui garantit la dignité du congolais et préserve son droit à choisir son avenir”, indique Sesanga.

Son constat est sévère : la République démocratique du Congo traverse une période au cours de laquelle les fondements mêmes de l’État sont fragilisés. À l’Est, une partie du territoire échappe au contrôle effectif des institutions nationales. Dans le reste du pays, la pauvreté progresse, les services publics s’affaiblissent et la confiance entre les citoyens et leurs dirigeants se détériore.
Pour lui, la crise congolaise ne peut donc pas être abordée sous le seul angle sécuritaire. Elle est à la fois militaire, politique, institutionnelle, économique et morale.

Un dialogue qui ne doit exclure aucune dimension de la crise

Delly Sesanga défend le principe d’un dialogue national, mais refuse qu’il soit transformé en rencontre destinée à distribuer des postes, recomposer une majorité ou contourner les prochaines échéances constitutionnelles.
« Le dialogue ne doit être ni un partage de postes ni un moyen de contourner les échéances constitutionnelles. Il doit permettre de rétablir la paix, de restaurer l’autorité de l’État et de reconstruire un consensus national autour de la République. »

Selon lui, un dialogue crédible doit répondre à des conditions précises : une médiation indépendante, un ordre du jour transparent, une représentation réellement inclusive, un calendrier clairement défini et des mécanismes permettant de contrôler l’exécution des engagements pris.

Dans son approche, on ne peut prétendre résoudre la crise en sélectionnant les interlocuteurs selon les affinités ou les intérêts politiques du moment. Toutes les composantes significatives de la société congolaise doivent être entendues : le pouvoir, l’opposition, la société civile, les confessions religieuses ainsi que les acteurs directement impliqués dans la confrontation politique et militaire.

C’est dans cette logique qu’il estime que l’AFC/M23 et l’ancien président Joseph Kabila ne peuvent être ignorés dans la recherche d’une solution globale à la crise.
Leur participation éventuelle à un mécanisme de résolution du conflit ne saurait cependant signifier ni reconnaissance politique préalable, ni absolution, ni effacement des responsabilités pénales individuelles. Dialoguer pour obtenir la paix n’interdit ni d’établir les responsabilités ni de rendre justice aux victimes.


Le dialogue ne peut davantage se substituer à la défense du territoire, au retrait des forces étrangères, au désarmement des groupes armés et à la poursuite des efforts diplomatiques.


Pour Delly Sesanga, la paix ne peut reposer sur de simples déclarations. Elle doit résulter d’engagements précis, vérifiables et assortis de garanties. Sans ces conditions, le pays risquerait d’assister à une conférence politique supplémentaire, riche en discours, mais pauvre en solutions.

La Constitution ne peut devenir une variable du pouvoir

Sur la question constitutionnelle, Delly Sesanga adopte une ligne ferme : la Loi fondamentale ne doit pas être modifiée pour répondre aux intérêts immédiats d’un camp ou prolonger la présence d’un homme au pouvoir.
Le débat dépasse, à ses yeux, la seule question du nombre de mandats. Il touche à la nature même de la République. Une Constitution cesse de protéger la nation lorsqu’elle devient un instrument que chaque majorité peut remodeler en fonction de ses intérêts.

Delly Sesanga ne considère pas pour autant la Constitution comme un texte intangible. Toute Constitution peut être améliorée lorsque l’expérience institutionnelle en révèle les faiblesses. Mais une réforme sérieuse doit répondre à une nécessité collective, faire l’objet d’un large consensus et respecter les limites fixées par le pacte républicain.

Modifier les règles à l’approche des prochaines échéances électorales créerait inévitablement une suspicion sur les véritables intentions du pouvoir.
La priorité devrait donc être de garantir le fonctionnement régulier des institutions, de respecter le calendrier constitutionnel, d’organiser des élections crédibles et de restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national.

Retrouver le sens de l’État

Le cœur de la pensée politique de Delly Sesanga demeure la reconstruction de l’État.
Le Congo possède un territoire immense, des ressources considérables et une population dynamique. Cette puissance potentielle contraste pourtant avec la faiblesse de l’administration, de la justice, de l’armée et des services publics.

Pour lui, l’État ne se mesure pas au nombre de ministres, de conseillers ou d’institutions créées. Il se reconnaît à sa capacité à sécuriser les frontières, rendre la justice, payer correctement ses agents, construire des routes, organiser l’école et garantir l’accès aux soins.
Retrouver le sens de l’État, c’est d’abord protéger le territoire et les citoyens.
C’est aussi respecter la Constitution et soumettre les gouvernants aux mêmes règles que la population.

C’est encore utiliser les ressources publiques pour financer les besoins collectifs plutôt que le confort des institutions politiques.
Delly Sesanga préconise ainsi une réduction rationnelle du train de vie de l’État. Il propose notamment de maîtriser les dépenses de fonctionnement des institutions, de réduire les structures administratives redondantes, de mieux contrôler les cabinets politiques et de renforcer la transparence dans l’exécution du budget.

Les économies réalisées devraient être réorientées vers les infrastructures, la défense, la santé, l’éducation et l’investissement productif.


Il ne s’agit donc pas seulement de dépenser moins, mais de dépenser autrement et de soumettre chaque dépense publique à une obligation de résultat.

La guerre révèle les faiblesses intérieures
À propos de la crise sécuritaire, Delly Sesanga refuse les explications simplistes. L’agression extérieure et les appétits régionaux sont réels.

Mais ils rencontrent aussi les faiblesses internes du Congo : armée insuffisamment organisée, diplomatie parfois hésitante, administration défaillante, corruption et absence d’une cohésion nationale durable.


« Une armée ne peut pas défendre durablement un État que la corruption désarme de l’intérieur. »


La souveraineté ne peut donc pas se limiter aux déclarations. Elle suppose une armée professionnelle, une chaîne de commandement cohérente, des services de renseignement efficaces et une politique étrangère fondée sur les intérêts permanents de la République.


Elle exige également que les soldats ne soient plus envoyés au front pendant que les ressources destinées à leur équipement, à leur solde et à leur prise en charge se perdent dans les circuits de la prédation.

Dans cette vision, la restauration de l’intégrité territoriale passe autant par l’effort militaire que par la consolidation politique et institutionnelle du pays. Un État divisé et affaibli à l’intérieur résiste difficilement aux pressions venues de l’extérieur.

Sortir de l’économie de rente

Le raisonnement de Delly Sesanga s’étend naturellement à l’économie. Le Congo ne peut continuer à célébrer ses richesses minières tout en important l’essentiel de ce qu’il consomme et en maintenant la majorité de sa population dans la pauvreté.
Le pays doit produire, transformer et créer des emplois.

Cela implique de sécuriser les investissements, de simplifier et stabiliser la fiscalité, de soutenir les entrepreneurs congolais, de développer l’agriculture et de favoriser la transformation locale des matières premières.
La croissance économique ne peut plus se résumer à l’augmentation des exportations minières ou à la progression abstraite du produit intérieur brut. Elle doit se traduire dans la vie quotidienne des Congolais par des revenus, des routes, de l’électricité, des écoles, des soins de santé et des entreprises compétitives.

L’économie doit ainsi redevenir un instrument de souveraineté nationale. Il ne suffit pas d’extraire les richesses du sous-sol : il faut construire des chaînes de valeur, développer les compétences nationales et créer les conditions permettant aux Congolais de produire ce qu’ils consomment.

Remettre la République au centre

Au terme de l’entretien, une idée domine : Delly Sesanga refuse que le débat politique congolais demeure prisonnier des personnes et de leurs ambitions. Il invite à revenir aux principes, aux institutions et à la responsabilité.
Son propos ne nie pas la profondeur des divergences politiques. Il affirme plutôt que le Congo est arrivé à un moment où aucune victoire partisane ne pourra masquer durablement l’affaiblissement de la nation.
Le pays doit choisir entre la fuite en avant et la reconstruction.

La fuite en avant consisterait à modifier les règles, contourner les crises, repousser les élections et traiter la guerre comme une fatalité.
La reconstruction exige, au contraire, un dialogue crédible, le respect de la Constitution, une réforme profonde de l’État, une armée organisée et une économie tournée vers la production.

À travers cet entretien accordé à Geopolis, Delly Sesanga apparaît moins préoccupé par le prochain arrangement politique que par la survie du cadre républicain.
Son ambition se résume en une formule :
« Il ne s’agit pas seulement de changer les gouvernants. Il faut rendre à la République la capacité de gouverner, de protéger les citoyens et de préparer l’avenir. Avant de chercher à conserver ou à conquérir le pouvoir, les responsables congolais doivent sauver l’État qui rend ce pouvoir possible. »

Adam Mwena Meji

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