Intelligence artificielle : la RDC veut éviter une nouvelle fracture technologique

La ministre d’État aux Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, a placé la gouvernance de l’intelligence artificielle au cœur des enjeux de paix et de sécurité internationales. Au-delà des risques liés aux usages militaires ou à la désinformation, Kinshasa pose une question plus profonde : qui contrôlera les technologies de demain et qui bénéficiera réellement de leurs retombées ?

L’intelligence artificielle n’est plus seulement une affaire d’innovations numériques. Elle s’installe progressivement dans les secteurs stratégiques, influence les systèmes de décision, transforme les infrastructures critiques et trouve déjà des applications dans les domaines de la défense et de la surveillance. Cette évolution oblige les États à réfléchir non seulement à ce que la technologie permet de faire, mais aussi aux conditions dans lesquelles elle doit être utilisée.

C’est dans cette perspective que la ministre congolaise des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, a plaidé à New York pour une gouvernance plus inclusive de l’intelligence artificielle. Pour Kinshasa, les pays en développement ne devraient pas être cantonnés au rôle de consommateurs de technologies conçues et réglementées ailleurs.

Cette position renvoie à une problématique plus large. L’histoire économique montre que la maîtrise d’une technologie constitue souvent un facteur déterminant dans la répartition de la richesse et du pouvoir. Or, l’intelligence artificielle nécessite des infrastructures numériques, de l’énergie, des compétences scientifiques, des capitaux, mais également des ressources naturelles indispensables à la fabrication des équipements technologiques.

De la matière première à la technologie

Pour la République démocratique du Congo, le débat prend une dimension particulière. Le pays dispose d’importantes ressources minières stratégiques, alors qu’une grande partie de la transformation industrielle et technologique s’effectue encore à l’extérieur.

Le risque, selon la logique défendue par Kinshasa, serait donc de reproduire avec l’intelligence artificielle un schéma déjà connu : fournir les matières premières, tandis que la technologie, la transformation et une part importante de la valeur ajoutée sont captées ailleurs.

La question dépasse ainsi le seul secteur numérique. Elle touche directement à l’industrialisation du pays. Si la RDC veut réellement tirer profit de la révolution technologique, elle devra progressivement renforcer ses capacités dans la formation, la recherche, l’énergie, les infrastructures numériques et la transformation locale de ses ressources.

Une technologie qui pose aussi la question de la responsabilité

L’autre dimension soulevée par la ministre concerne la sécurité. Des systèmes de plus en plus autonomes peuvent apporter des avantages considérables dans la surveillance, l’analyse ou encore le suivi des situations de conflit. Mais leur utilisation soulève également des interrogations sur la responsabilité, le contrôle humain et les conséquences d’une décision prise ou exécutée par un système automatisé.

Dans les zones de conflit, les drones, les outils de surveillance ou les systèmes d’analyse peuvent contribuer à documenter une situation ou à suivre un cessez-le-feu. Mais les mêmes technologies peuvent aussi être détournées à des fins militaires, de désinformation ou de propagande.

D’où la nécessité, défendue par Kinshasa, d’établir des règles claires. La technologie ne peut pas être dissociée de la responsabilité de ceux qui la développent, la déploient ou l’utilisent.

L’enjeu pour la RDC ne pas subir la révolution technologique

La réflexion congolaise semble finalement porter sur une question essentielle, la RDC sera-t-elle seulement un fournisseur de ressources pour la nouvelle économie technologique ou pourra-t-elle devenir également un acteur de cette transformation ?

La réponse dépendra moins des discours que de la capacité du pays à investir dans son propre écosystème technologique. Cela suppose une politique cohérente en matière d’éducation, de recherche scientifique, d’accès à l’énergie, d’infrastructures numériques et d’industrialisation.

La gouvernance internationale de l’intelligence artificielle devra également donner une place réelle aux pays en développement. Leur participation ne devrait pas se limiter à l’adoption de normes conçues ailleurs. Ils doivent pouvoir contribuer aux discussions, développer des compétences et défendre leurs propres intérêts.

Pour Kinshasa, la bataille autour de l’intelligence artificielle rejoint donc celle menée depuis plusieurs années autour des ressources naturelles, il ne suffit plus de posséder la matière première. Il faut aussi maîtriser davantage les chaînes de valeur qui en découlent.

Une nouvelle bataille pour la souveraineté

L’intelligence artificielle pourrait ainsi devenir un nouveau terrain de réflexion sur la souveraineté des États. La souveraineté ne se mesure plus uniquement au contrôle d’un territoire ou de ses ressources. Elle dépend également de la capacité à maîtriser les données, les infrastructures, les compétences et les technologies qui structurent l’économie et la sécurité contemporaines.

Le plaidoyer de la RDC repose sur trois notions responsabilité partagée, inclusion et prospérité partagée. Reste désormais à transformer ces principes en capacités concrètes.

Car le véritable enjeu pour la RDC n’est peut-être pas de savoir si l’intelligence artificielle arrivera dans le pays. Elle est déjà là. L’enjeu est plutôt de savoir quelle place le pays entend occuper dans cette nouvelle économie simple utilisateur, fournisseur de ressources ou acteur capable de participer à la conception, à la gouvernance et à la création de valeur.

La réponse à cette question pourrait déterminer une partie de la place de la RDC dans l’économie mondiale de demain.

Chris Mutombo

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