Il existe, dans la vie des nations, des fonctions dont l’importance ne se révèle véritablement qu’à la faveur des crises.
Pendant longtemps, en République démocratique du Congo, la communication gouvernementale a été considérée comme le prolongement administratif de l’action publique : annoncer les décisions, couvrir les activités officielles, transmettre les déclarations et, lorsque les circonstances l’exigeaient, défendre le bilan du pouvoir.
Mais que devient cette fonction lorsqu’un pays entre dans une époque où les guerres ne se livrent plus seulement avec des armes ?
Lorsque l’image, le récit, les réseaux sociaux, les médias internationaux et la bataille pour l’opinion deviennent eux-mêmes des espaces de confrontation, celui qui porte la parole de l’État cesse progressivement d’être un simple communicant.
Il entre dans le dispositif stratégique de la République.
C’est sous cet angle que le parcours de Patrick Muyaya Katembwe mérite d’être observé.
Non parce qu’il serait exempt de critiques. Aucun acteur politique ne doit l’être.
Mais parce que son itinéraire présente une singularité intéressante pour qui veut comprendre l’évolution récente des institutions congolaises : rarement un responsable politique aura construit une continuité aussi nette entre sa formation initiale, son expérience professionnelle, son apprentissage parlementaire et la fonction ministérielle qu’il exerce aujourd’hui.
Du journalisme à la politique


Patrick Muyaya naît à Kinshasa le 10 juillet 1982.
Il choisit le journalisme politique et étudie à l’Institut Facultaire des Sciences de l’Information et de la Communication, l’IFASIC.
Avant d’être ministre, il connaît donc le média de l’intérieur.
Il travaille notamment à CEBS, où il passe par les fonctions de rédacteur en chef et de directeur des informations.
Cette première étape est importante.
Car elle installe dans son parcours une compétence qui deviendra, des années plus tard, l’un de ses principaux instruments politiques : comprendre la manière dont une information se construit, se formule et se transmet à une opinion publique.
Mais Muyaya ne reste pas dans les médias.
Son engagement dans différentes organisations de jeunesse et structures citoyennes l’amène progressivement vers la politique.
Puis vient le Parlement.
Élu député national de la Funa en 2011, il sera réélu en 2018 puis en 2023.
L’ancien journaliste apprend alors une autre dimension de la parole : non plus seulement celle qui raconte l’événement, mais celle qui participe à la fabrication de la décision publique.
2021 : le moment de convergence
Lorsqu’en avril 2021 Patrick Muyaya est nommé ministre de la Communication et Médias et porte-parole du Gouvernement Sama Lukonde, plusieurs lignes de son parcours finissent par se rejoindre.
Le journaliste retrouve les médias.
Le parlementaire devient membre de l’exécutif.
Le communicant devient porte-parole.
Mais surtout, l’homme qui avait appris à observer le pouvoir reçoit désormais la mission de l’expliquer et de le défendre.
La nuance est fondamentale.
Car être porte-parole d’un gouvernement ne consiste pas seulement à bien parler.
Il faut savoir ce que l’État peut dire, ce qu’il doit expliquer, ce qu’il ne peut pas encore révéler et, surtout, comment maintenir une cohérence de parole entre des institutions et des responsables dont les intérêts ou les sensibilités peuvent parfois diverger.
C’est ici que commence véritablement le cas Muyaya.
Quand survient la guerre
La résurgence du M23 et l’aggravation de la crise dans l’Est vont profondément modifier la nature de sa fonction.
La RDC ne doit plus seulement administrer une crise militaire.
Elle doit convaincre.
Convaincre son opinion publique.
Convaincre les partenaires africains.
Convaincre les chancelleries occidentales.
Convaincre les organisations internationales.
Convaincre les médias étrangers de regarder le conflit à partir d’éléments que Kinshasa considère comme insuffisamment pris en compte.
La bataille territoriale se double alors d’une bataille narrative.
Et Patrick Muyaya se retrouve progressivement à l’un des postes les plus exposés de cette confrontation.
Conférences de presse, interventions télévisées, rencontres avec la presse internationale, explications des positions gouvernementales : le porte-parole devient l’un des visages les plus identifiables de la position congolaise.
C’est probablement là que son parcours individuel rencontre véritablement la vie de l’institution.
Une transformation plus importante que l’homme

Il serait pourtant réducteur de raconter cette histoire comme celle d’un homme devenu simplement « bon communicant ».
L’enjeu est institutionnel.
La question que pose le parcours de Patrick Muyaya est plutôt celle-ci :
La RDC est-elle en train de découvrir que la maîtrise de son propre récit constitue une dimension de sa souveraineté ?
Pendant des décennies, l’histoire congolaise a souvent été racontée au monde depuis Bruxelles, Paris, Londres, Washington, New York ou les sièges des grandes organisations internationales.
Les acteurs congolais intervenaient fréquemment dans un récit dont les catégories avaient déjà été définies ailleurs.
La volonté actuelle de produire une parole institutionnelle congolaise plus offensive constitue donc un changement qui mérite d’être étudié indépendamment de celui qui l’incarne aujourd’hui.
Muyaya en est peut-être moins l’auteur que le révélateur.
Les limites nécessaires du pouvoir de communiquer
Mais une démocratie ne peut confondre communication et vérité.
Et c’est précisément ici que l’analyse doit conserver sa distance.
Plus la communication gouvernementale devient puissante, plus elle doit accepter la contradiction.
Plus l’État professionnalise sa parole, plus la presse doit conserver sa liberté de l’interroger.
Le rôle d’un porte-parole est de présenter et défendre la position du Gouvernement.
Celui du journaliste est parfois de la contester.
Ces deux fonctions ne sont pas ennemies.
Dans une démocratie mature, elles sont complémentaires.
Le véritable héritage institutionnel de la période Muyaya ne pourra donc pas seulement être mesuré au nombre de conférences de presse organisées ou à l’efficacité de la défense médiatique du Gouvernement.
Il faudra également l’évaluer à la capacité de la RDC à construire un espace médiatique dans lequel un État capable de défendre puissamment son récit cohabite avec une presse suffisamment libre pour le questionner.
L’enfant de la communication devenu gardien de la parole publique


Patrick Muyaya n’appartient pas encore à l’histoire achevée.
À 44 ans, son parcours politique
Reste en construction.
C’est justement ce qui rend son cas intéressant.
Il représente une génération de responsables congolais dont la légitimité ne repose plus exclusivement sur les grandes fractures historiques de l’indépendance, de la Deuxième République, des rébellions ou de la transition.
Sa trajectoire s’est construite dans les médias, la société civile, les élections, le Parlement puis le Gouvernement.
Et peut-être est-ce finalement là que se trouve la véritable singularité de son destin.
Le journaliste voulait comprendre la politique.
Le député voulait participer à la décision.
Le ministre doit désormais expliquer l’État.
Mais l’histoire retiendra moins la qualité de ses formules que quelque chose de beaucoup plus important : Aura-t-il contribué à transformer durablement la manière dont la République démocratique du Congo parle d’elle-même, à ses citoyens et au monde ?
C’est à cette frontière, entre le destin d’un homme et la maturation d’une institution, que commence véritablement le cas Patrick Muyaya.
Robert Tanzey
