Conflit RDC-Rwanda : Comment Kinshasa prend progressivement le contrôle du front diplomatique

Loin des projecteurs et des médias, la RDC intensifie son offensive diplomatique sur le continent africain et dans le monde. Quatre acteurs majeurs sont principalement à la manœuvre en vue d’asseoir une logique diplomatique cohérente. Il s’agit du porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya, de la ministre des affaires étrangères Thérèse Kayikwamba, du ministre de l’intégration régionale Floribert Anzuluni et du président Félix Tshisekedi lui-même.

Si le chef de l’Etat congolais s’adonne à la coordination de ce qu’on peut appeler la ‘Task force diplomatique’, les ministres, membres de cette Task force ont déployé une activité diplomatique intense à travers le monde. Patrick Muyaya et Guillaume Ngefa ont récemment mené une offensive entre la Suisse et la France, avec un dossier judiciaire d’une requête déposée pour le compte de la RDC à la cour internationale de justice contre le Rwanda. La première ministre Judith Suminwa a été à New York pour lancer la présidence de la RDC au Conseil de sécurité de l’organisation des Nations Unies. Thérèse Kayikwamba a poursuivi la mission à l’ONU, avant de mettre le cap sur Israël, où un partenariat a été lancé en vue de la coopération entre les académies diplomatiques de la RDC et celles d’Israël. Les deux pays ont également signé un mémorandum d’entente pour des consultations diplomatiques de haut niveau.

La visite de Kayikwamba en Israël a été également une occasion pour aborder la situation sécuritaire au pays, marquée par poursuite de la guerre avec le M23, a fait savoir le bureau de communication du ministère congolais des affaires étrangères. Kinshasa a déployé son argumentaire diplomatique, expliquant pourquoi les nations doivent se joindre à l’effort de la paix dans la région, en appui à l’accord de Washington. Pour la RDC, c’est une ligne claire qui est suivie: mettre à nu le soutien communément condamné de l’armée rwandaise au M23, appeler les différentes parties prenantes à privilégier la paix dans la region des Grands Lacs africains.

Ce leitmotiv est le fil conducteur d’une activité diplomatique plus dense que jamais. Le président Félix Tshisekedi s’est évertué à répercuter ce message à travers quasiment tous ses émissaires. Le ministre de l’intégration régionale a porté ce message à une dizaine de chefs d’Etat afin de faire entendre la voix de la RDC sur le conflit avec le Rwanda et sur l’éventualité du retour de la paix.

Entre le 10 et le 27 juillet, Floribert Anzuluni a été reçu à l’Union Européenne, en France, en Belgique, en Afrique du Sud, en Angola, en Tanzanie, en Ouganda, au Burundi, au Togo et en Guinée Equatoriale, portant à chaque fois la nouvelle qui affirme que la RDC a arraché un protocole d’accord avec les FDLR. Un message dont le sens profond est de dire à tous que le Congo respecte ses engagements pour la recherche de la paix.

Pendant ce temps, Félix Tshisekedi a lui-même sensibilisé ses homologues du Burundi, d’Afrique du Sud, du Tchad, du Gabon…

Un marathon diplomatique hautement stratégique qui a mené le président congolais également en Egypte en juin dernier. La diplomatie congolaise de ces deux derniers mois s’est articulée autour de trois axes : renforcer le soutien regional et africain, convaincre les partenaires occidentaux de la position de Kinshasa sur la crise avec le Rwanda, et maintenir la pression internationale pour l’application des engagements de paix dans un contexte où l’accord de Washington peine à être pleinement appliqué.

Pour la RDC, “les engagements pris dans le cadre de l’accord de Washington restent encore au point mort par la faute du Rwanda qui n’a pas retiré ses troupes du sol congolais. Un statu quo qui explique les sanctions, notamment celles récemment infligées par le Département du Trésor américain contre la raffinerie de l’or de Gasabo (Rwanda)”, note Nicaise Kibel Bel, expert des questions sécuritaires.

La paix est encore loin d’être revenue, mais en RDC certains, parmi les autorités, se rejouissent de ce nouveau regard de l’évolution sécuritaire dans la region. Pour eux, “la voix congolaise s’avère d’autant plus audible qu’elle semble faire réagir les autorités rwandaises, peu bavardes il y a encore quelques années”, affirme Patrick Muyaya. Il note entre autres les récentes réactions corsées du président Paul Kagame à propos desdites sanctions et de la situation sécuritaire en RDC en général. Le chef de l’Etat rwandais a contre-attaqué, en lançant une diatribe à l’endroit des pays occidentaux qui, à ses yeux, ignorent les préoccupations sécuritaires du Rwanda. Dans un discours prononcé le 17 juillet devant le bureau politique du front patriotique rwandais, le chef de l’Etat rwandais s’est fendu de cette réponse : “la seule façon de me faire taire, c’est quand je serai mort”. Cette phrase visait explicitement ceux qui, selon lui, cherchent à faire pression sur le Rwanda. Kagame accuse les occidentaux de motivation politique dans leurs sanctions contre son pays. Le vent a-t-il tourné dans les Grands Lacs ?

Une chose est certaine : la diplomatie congolaise a considérablement intensifié ses efforts pour convaincre ses partenaires de sa lecture du conflit dans l’est de la RDC. Les récentes prises de position de plusieurs capitales occidentales, les sanctions américaines visant des entités rwandaises ainsi que la multiplication des initiatives diplomatiques de Kinshasa témoignent d’une évolution du rapport de force sur le terrain diplomatique. Reste à savoir si cette dynamique se traduira par des avancées concrètes dans la mise en œuvre des accords de paix.

Patrick Ilunga

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