Elle a quitté Kinshasa au milieu de la nuit, juste après avoir défendu pendant des heures le Projet de Loi de Finances 2026 devant l’Assemblée nationale. À peine quelques heures plus tard, Judith Suminwa Tuluka foulait le tarmac de l’aéroport de Genève, déterminée à ouvrir un nouveau front diplomatique : celui de la bataille mondiale pour la transparence minière.


Cette visite, stratégique à plus d’un titre, entend repositionner la République démocratique du Congo au cœur des enjeux géoéconomiques globaux et rappeler que la stabilité de l’Afrique centrale passe, aussi, par une gestion assainie des minerais qui en constituent le nerf vital.
Une arrivée sous haute intensité diplomatique
Accueillie par l’ambassadeur de la RDC en Suisse, Symphorien Mutombo Bakafwasenda, et le Représentant permanent auprès de l’ONU à Genève, Paul Empole Efambe, la Première Ministre est venue accompagnée d’une délégation resserrée mais stratégique : le Ministre d’État, Ministre de la Justice Guillaume Ngefa ; le Ministre des Mines, Louis Watum Kabamba ; et le Ministre de la Communication et Porte-parole du Gouvernement, Patrick Muyaya Katembwe.
Ce déplacement, préparé depuis plusieurs semaines, est pensé comme une offensive diplomatique majeure pour redéfinir le rôle de la RDC dans la chaîne mondiale d’approvisionnement en minerais critiques, ces ressources indispensables aux technologies modernes, des smartphones aux batteries électriques.
Car derrière les discours, une réalité demeure : tant que le minerai congolais continuera de sortir clandestinement vers les pays voisins, tant que ses revenus ne profiteront pas aux Kivus meurtris par plus de deux décennies de guerre, aucune paix durable ne pourra s’installer.
Au Centre pour le Dialogue Humanitaire, une réunion à huis clos décisive
Dès jeudi matin, c’est au Centre pour le Dialogue Humanitaire Henri Dunant qu’a commencé le cœur opérationnel de la mission. Autour de la table : les représentants de géants miniers, les acheteurs internationaux, des investisseurs, des experts de la traçabilité et des partenaires techniques.
L’objectif est clair : co-concevoir un système de traçabilité complet, vérifiable, imputable de la mine à l’exportation.
Un modèle qui vise à mettre fin à la contrebande des minerais « 3T » (étain, tantale, tungstène), souvent détournés vers des pays voisins alimentant des économies parallèles et, dans certains cas, des groupes armés.
Pour Judith Suminwa, cette réforme n’est pas technique : elle est politique, économique et sécuritaire à la fois.
Elle s’inscrit dans le Pilier I du Programme d’Actions du Gouvernement 2024-2028, qui fait de la bonne gestion des ressources naturelles un levier prioritaire pour créer des emplois, protéger le pouvoir d’achat et financer les infrastructures que réclame la population.
Un contexte international en mutation
Cette rencontre s’insère dans une dynamique régionale plus large. Quelques jours auparavant, lors de la Conférence de soutien à la paix et à la prospérité des Grands Lacs, le Président Félix Tshisekedi a annoncé un plan d’urgence de 5 milliards USD pour la reconstruction du Nord et du Sud-Kivu.
Un signal fort envoyé à la communauté internationale : les ressources minières doivent désormais financer le relèvement des provinces meurtries par les conflits, plutôt qu’alimenter les circuits opaques qui prolongent la violence.
Pour y parvenir, la transparence devient un impératif.
« Il est temps d’arrêter cette hypocrisie » : la colère froide du Ministre des Mines
Face à la presse, à la sortie de la réunion, Louis Watum Kabamba n’a pas mâché ses mots.
D’une voix ferme, il a dénoncé les pratiques qui gangrènent encore le secteur :« Il est temps d’arrêter cette hypocrisie.C’est cette hypocrisie qui nous a coûté aujourd’hui. L’effort de traçabilité et de transparence, nous devons le mener ensemble. Il existe des standards, OCDE, CIRGL… mais nous devons aller plus loin pour tracer le minerai depuis le site d’extraction jusqu’à la commercialisation. »
Un discours inhabituellement direct, qui illustre l’impatience croissante du Gouvernement congolais face à ce qu’il considère comme un système entretenu par plusieurs acteurs locaux, régionaux et internationaux au détriment de la stabilité nationale.
« Rendre la paix plus profitable que la guerre » : le message du Centre Henri Dunant
Alexandre Liebeskind, responsable Afrique francophone du Centre pour le Dialogue Humanitaire, a appuyé cette approche lors de son intervention :« L’idée est d’offrir un dividende de paix sous la forme d’un accord régional d’intégration économique qui rende la paix plus profitable que la guerre. Les minerais de la RDC devraient être un puissant vecteur de développement, générant les recettes nécessaires pour bâtir l’infrastructure dont le pays a besoin. »
Son propos reflète une conviction de plus en plus partagée : l’intégration économique, si elle est transparente et équitable, peut devenir l’un des leviers de stabilisation les plus efficaces dans les Grands Lacs.
Une conférence publique pour rassurer les investisseurs
L’après-midi, Judith Suminwa s’est exprimée à la Chambre de Commerce, d’Industrie et des Services de Genève (CCIG), lors d’une conférence ouverte consacrée à la question suivante : « Les investissements dans les minerais critiques en Afrique centrale : menace pour la stabilité ou opportunité pour la consolidation de la paix ? »
Devant un public composé de dirigeants d’entreprises, de diplomates et d’experts, elle a défendu la vision du Président Tshisekedi : faire de la RDC non seulement un fournisseur fiable de minerais critiques, mais un acteur stratégique assumant pleinement son rôle de « pays-solution ».
Elle y a détaillé les réformes en cours : amélioration des contrôles, responsabilisation des exploitants, renforcement des services fiscaux, partenariat avec les provinces minières, intégration régionale par la CIRGL et le CIER.
Agenda genevois chargé : droits humains et diplomatie économique
La cheffe du Gouvernement doit encore rencontrer le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, Volker Türk, avant de participer à une table ronde avec des entreprises suisses.
Une manière d’affirmer que la stratégie congolaise ne se limite pas au commerce des ressources : elle se veut globale, mêlant droit international, droits humains, diplomatie et investissements.
Car la nouvelle doctrine du Gouvernement Suminwa repose sur une idée simple :
aucune réforme économique durable n’est possible sans crédibilité internationale et aucune paix ne sera durable sans assainissement du secteur minier.
Vers un nouveau pacte minier régional ?
À Genève, un consensus semble émerger entre les partenaires : l’heure n’est plus aux diagnostics mais à l’action.
Les travaux entamés pourraient déboucher sur :
* une harmonisation des standards de traçabilité à l’échelle régionale ;
* une coopération transfrontalière renforcée contre la fraude ;
* des engagements formels des acheteurs internationaux ;
* un mécanisme de suivi indépendant ;
* un corridor légal unique pour les exportations de minerais 3T.
Autant d’outils qui pourraient, enfin, briser le lien entre économie minière et conflits armés.
Un tournant politique pour la RDC
Cette mission genevoise marque une étape décisive pour la Première Ministre, investie depuis quelques mois d’un mandat ambitieux : restaurer la souveraineté économique de son pays et mobiliser les ressources nécessaires au développement.
Sa présence, après une nuit de débats parlementaires à Kinshasa, traduit une certitude : le temps presse, et le pays ne peut plus se permettre de perdre un seul dollar de ce que produit son sous-sol.
En multipliant les initiatives à la fois diplomatiques, économiques et sécuritaires, Judith Suminwa entend traduire en actes une vision : faire des minerais congolais non plus un motif de conflit, mais une source de paix, de prospérité, et de retour de l’État dans les régions qui en ont le plus besoin.
Don Momat
