Dans les guerres contemporaines, le territoire ne se conquiert plus seulement par les armes. Il se dispute aussi par les mots, les images, les rapports, les communiqués, les plateaux de télévision, les réseaux sociaux et les chancelleries. La guerre imposée à la République démocratique du Congo par le M23/AFC, avec l’appui du Rwanda désormais documenté par plusieurs rapports internationaux, a confirmé cette réalité : il existe un front militaire, mais aussi un front médiatique et diplomatique.


Pendant longtemps, la RDC a souffert d’un déficit de récit. Les thèses rwandaises — protection des populations rwandophones, lutte contre les FDLR, accusations contre Kinshasa — trouvaient un écho dans certains milieux internationaux. Kigali disposait d’une communication rodée, disciplinée, appuyée par des réseaux d’influence et une diplomatie active. En face, la parole congolaise apparaissait souvent dispersée, émotionnelle, réactive, parfois insuffisamment documentée.
C’est ce déséquilibre que la RDC a progressivement corrigé.
Le tournant s’est opéré lorsque Kinshasa a compris que la vérité des faits ne suffit pas si elle n’est pas organisée, portée, répétée et internationalisée. À partir de là, la communication gouvernementale n’a plus été conçue comme une simple fonction administrative. Elle est devenue un instrument de souveraineté.
Dans cette mutation, le rôle du ministre de la Communication et Médias, Patrick Muyaya Katembwe, apparaît central. Il a contribué à installer une ligne constante : nommer l’agression, documenter les faits, mettre en évidence le soutien rwandais au M23, replacer les victimes congolaises au centre du récit et coordonner la parole publique avec l’action diplomatique.
La première étape importante fut celle de la documentation. Les rapports du Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC, notamment ceux publiés entre 2022 et 2024, ont progressivement renforcé la base factuelle des accusations congolaises contre le Rwanda et le M23. La page officielle du Conseil de sécurité recense notamment les rapports S/2022/967, S/2023/431, S/2023/990 et S/2024/432 consacrés à la situation en RDC. (main.un.org)
La deuxième étape fut celle du basculement lexical. Dans les déclarations internationales, on est progressivement passé d’une formulation générale sur les “violences dans l’Est de la RDC” à une désignation plus nette du M23 et du soutien rwandais. Ce changement de vocabulaire n’est pas anodin. Dans la diplomatie internationale, les mots préparent souvent les décisions.
La troisième étape fut l’inscription de cette lecture dans les actes. Le 21 février 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité la résolution 2773, appelant notamment les Forces rwandaises de défense à cesser tout soutien au M23 et à se retirer immédiatement du territoire congolais, sans condition préalable. (Security Council Report)
La quatrième étape fut celle des sanctions. Le 20 février 2025, les États-Unis ont sanctionné James Kabarebe, alors ministre d’État rwandais chargé de l’Intégration régionale, en le présentant comme une figure centrale des opérations militaires et de l’exploitation des minerais dans l’Est de la RDC. (U.S. Department of the Treasury) En mars 2025, l’Union européenne a également inscrit de nouveaux individus et une entité sur sa liste de sanctions, dont Gasabo Gold Refinery, accusée d’importer illégalement de l’or provenant de zones contrôlées par le M23 en RDC. (Consilium)
La cinquième étape fut l’élargissement du front diplomatique. Le Royaume-Uni a demandé publiquement le retrait du M23 et des Forces rwandaises de défense du territoire congolais lors d’une déclaration au Conseil de sécurité le 27 mars 2025. (GOV.UK) La France, de son côté, a condamné l’offensive du M23 rendue possible, selon elle, par le soutien actif du Rwanda. (onu.delegfrance.org)
La sixième étape fut la reconnaissance humanitaire et judiciaire de la gravité du conflit. Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a créé en février 2025 une mission d’établissement des faits sur les violations graves commises au Nord-Kivu et au Sud-Kivu. (The United Nations Office at Geneva) En septembre 2025, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a indiqué que toutes les parties au conflit avaient commis de graves violations, certaines pouvant relever de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. (Haut-Commissariat aux droits de l’homme)
La septième étape fut la consolidation du récit économique. La guerre n’est plus apparue seulement comme une crise sécuritaire, mais aussi comme une guerre de ressources. Les enquêtes et sanctions autour de l’or, du coltan et des circuits d’exportation ont donné une profondeur nouvelle à la thèse congolaise : derrière le discours sécuritaire se joue aussi une économie de prédation. Des informations publiées en 2025 ont notamment rapporté que les experts de l’ONU évoquaient une contrebande de minerais à des niveaux “sans précédent” depuis des zones contrôlées par le M23. (AP News)
Cette chronologie montre une chose : la RDC n’a pas seulement gagné en visibilité. Elle a gagné en crédibilité narrative.
Le mérite de Patrick Muyaya est d’avoir compris que la communication, dans ce type de guerre, ne peut pas être improvisée. Elle doit être permanente, cohérente, factuelle et offensive. Le ministre a installé une présence continue dans l’espace public national et international. Il a structuré une parole gouvernementale plus audible. Il a contribué à faire passer la RDC d’une posture de plainte à une posture d’accusation documentée.
Il ne s’agit pas de dire que la communication a remplacé l’armée. Ce serait une erreur. Mais il faut reconnaître qu’aucune victoire militaire ne produit tous ses effets si elle n’est pas accompagnée d’une victoire médiatique et diplomatique. Un territoire libéré sans récit peut rester incompris. Une agression non nommée peut être relativisée. Une souffrance non racontée peut disparaître dans le bruit du monde.
Le front médiatique a donc été décisif parce qu’il a permis trois basculements.
D’abord, il a replacé la RDC dans sa position de victime d’une agression extérieure, et non simplement comme un État incapable de gérer une rébellion interne. Ensuite, il a contribué à isoler progressivement le récit rwandais en le confrontant aux faits établis par les rapports internationaux. Enfin, il a rendu possible une pression diplomatique plus forte sur Kigali, jusqu’aux sanctions et aux appels explicites au retrait.
Cette victoire reste cependant fragile. Le Rwanda conserve des relais puissants. Le M23/AFC dispose de ses propres canaux de propagande. Les réseaux sociaux peuvent inverser une perception en quelques heures. La RDC doit donc éviter l’autosatisfaction. Le front médiatique doit devenir une doctrine durable de sécurité nationale.
Cela suppose plusieurs exigences : renforcer la communication stratégique de l’État, professionnaliser la diplomatie publique, soutenir les médias nationaux, former des porte-parole sectoriels, mobiliser les chercheurs, produire des dossiers en plusieurs langues et documenter systématiquement les crimes, les déplacements de populations, les circuits économiques et les violations du droit international.
La leçon de cette séquence est claire : au XXIᵉ siècle, une nation défend ses frontières avec son armée, mais aussi avec sa parole. Elle défend sa souveraineté avec ses soldats, mais aussi avec ses diplomates, ses journalistes, ses chercheurs, ses images, ses archives et sa capacité à imposer la vérité des faits dans l’espace mondial.
Dans cette guerre contre le Rwanda et ses proxys du M23/AFC, la RDC a découvert que le silence est une faiblesse stratégique. Elle a aussi démontré qu’une parole organisée peut déplacer les lignes.
Le front médiatique n’est donc pas un théâtre secondaire. Il est devenu l’un des lieux où se gagne la légitimité internationale d’un État. Et dans cette bataille, Patrick Muyaya aura joué un rôle majeur : celui d’un chef de front dans la guerre des récits.
Le basculement du rapport de force médiatique (2021-2026)
• 2021 : Patrick Muyaya prend la tête du ministère de la Communication.
• 2022 : premiers rapports de l’ONU documentant le retour du M23.
• 2023 : multiplication des preuves du soutien rwandais.
• 2024 : convergence des positions diplomatiques occidentales.
• Février 2025 : résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU.
• 2025 : sanctions américaines, britanniques et européennes contre des responsables et entités liés au conflit.
• 2026 : la communication stratégique devient un pilier reconnu de la politique extérieure de la RDC
Robert tanzey
