Dans l’est de la République démocratique du Congo, la violence ne faiblit pas, elle se transforme. Les massacres survenus le 28 avril 2026 dans le territoire de Djugu, en Ituri, où plus de cent civils ont été tués dans les villages de Bassa, Mayalibo et Bayamabadjeri, en sont une illustration brutale. Derrière ces attaques, un nom revient avec insistance : la CODECO. Longtemps perçue comme une milice locale parmi d’autres, elle incarne aujourd’hui une mutation inquiétante, celle d’un groupe devenu tentaculaire, imprévisible et profondément sanguinaire.
À ses débuts, la CODECO – Coopérative pour le développement du Congo – se présentait comme une organisation communautaire, chargée de défendre les intérêts socio-économiques de populations locales, notamment autour des terres et de l’exploitation artisanale des ressources. Une vocation en apparence légitime dans une région historiquement marquée par des conflits fonciers. Mais cette façade s’est progressivement fissurée, laissant place à une réalité autrement plus sombre.
Au fil des années, la CODECO s’est transformée en une constellation de groupes armés. Fragmentée en plusieurs factions, souvent autonomes, elle échappe désormais à toute structure de commandement claire. C’est là que réside sa dangerosité : comme une hydre, chaque tentative de démantèlement donne naissance à de nouvelles cellules, plus radicales encore. Les opérations militaires menées pour la contenir ont parfois contribué, paradoxalement, à accélérer sa dispersion et sa recomposition.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large. L’Ituri, riche en ressources naturelles, demeure un épicentre de tensions où s’entremêlent rivalités communautaires, enjeux économiques et vide sécuritaire. Dans cet environnement instable, la CODECO a trouvé un terreau favorable à son expansion. Elle ne se contente plus de défendre des intérêts locaux : elle impose désormais sa loi par la violence.
Le massacre du 28 avril illustre cette dérive. Les civils sont devenus les premières cibles, sans distinction. Villages incendiés, populations massacrées, déplacements massifs : la stratégie de la terreur est assumée. L’objectif semble clair : contrôler les territoires en instillant une peur durable, briser toute forme de résistance et s’imposer comme une autorité de fait.
Pourtant, malgré l’ampleur de ses exactions, la CODECO reste relativement discrète sur la scène médiatique internationale. À l’ombre de groupes armés plus médiatisés, elle agit dans une forme d’invisibilité qui renforce son impunité. Moins documentée, moins exposée, elle échappe en partie à la pression diplomatique et aux mécanismes internationaux de sanction.
Face à cette réalité, la société civile de l’Ituri multiplie les alertes. Elle dénonce une détérioration continue de la situation sécuritaire et appelle à une réponse plus cohérente. Car au-delà des opérations militaires, jugées insuffisantes, c’est toute la gouvernance locale qui est en question. Une faible présence de l’État dans certaines zones, combinée à une gestion contestée des ressources, alimente un cycle de violences difficile à enrayer.
Qualifier la CODECO d’hydre n’est pas une figure de style excessive. C’est le reflet d’une réalité complexe, où un groupe initialement structuré s’est mué en une menace diffuse et persistante. Une menace d’autant plus redoutable qu’elle évolue dans l’ombre.
Pour espérer inverser la tendance, une approche globale s’impose. Elle devra s’attaquer aux racines du conflit : les tensions foncières, les frustrations économiques et le déficit de gouvernance. Sans cela, la CODECO continuera de se réinventer, et les tragédies comme celle de Djugu risquent de se répéter, dans un silence toujours aussi assourdissant.
Patrick Ilunga
