Depuis plusieurs mois, le débat sur l’avenir de la Constitution congolaise se résume trop souvent à une confrontation de postures. Les uns y voient une tentative de prolongation du pouvoir ; les autres une nécessité de réforme institutionnelle. Dans cette polarisation, la tribune publiée le 1er juillet 2026 par le ministre du Commerce extérieur, Julien Paluku Kahongya, mérite d’être examinée avec davantage de distance intellectuelle.
Son intérêt ne réside pas uniquement dans son plaidoyer en faveur d’une Quatrième République. Il réside surtout dans la manière dont elle tente de déplacer le débat : quitter le terrain des personnes pour revenir à celui des institutions.
Cette tentative mérite d’être saluée. Mais elle mérite aussi d’être interrogée.
Le véritable diagnostic est celui de l’État
La première intelligence de cette tribune est de poser implicitement une question fondamentale : la République démocratique du Congo dispose-t-elle encore d’un appareil institutionnel adapté aux défis du XXIe siècle ?
Derrière le débat constitutionnel se cache en réalité une interrogation beaucoup plus profonde : celle de la capacité de l’État à gouverner un espace continental.
Le Congo n’est pas simplement un grand pays.
C’est un État de dimension continentale, confronté simultanément aux défis de la sécurité, de l’intégration régionale, de la transition énergétique mondiale, de l’industrialisation, de la gouvernance minière, de la révolution numérique et de la décentralisation.
Autrement dit, les défis ont changé.
La question devient alors moins juridique que stratégique : nos institutions sont-elles dimensionnées pour répondre à cette nouvelle époque ?
En posant cette interrogation, Julien Paluku déplace utilement le débat.
Une rupture conceptuelle intéressante
La tribune introduit également une idée rarement formulée avec autant de clarté : celle selon laquelle la Constitution de 2006 porterait encore l’empreinte des accords de sortie de guerre.
Cette lecture mérite d’être discutée.
Il est exact que la Constitution de 2006 est née dans un contexte de reconstruction nationale où la priorité consistait davantage à équilibrer les pouvoirs qu’à construire un État puissant.
Le partage des compétences, la multiplication des contre-pouvoirs et la recherche permanente du compromis répondaient à un impératif historique : éviter le retour du conflit.
Vingt ans plus tard, la question peut effectivement être posée : les institutions conçues pour stabiliser un pays sortant de guerre sont-elles les mêmes que celles dont a besoin un pays qui ambitionne l’émergence économique ?
Cette interrogation est légitime.
Mais elle ne constitue pas encore une démonstration.
Ce que la tribune n aborde pas comme question de fond c est le lien qu il établi entre le diagnostic et la solution proposée
C’est ici que la tribune présente une certaine fragilité.
Elle établit un diagnostic général avant d’en déduire presque automatiquement la nécessité d’une Quatrième République.
Or cette conclusion n’est pas totalement démontrée.
Constater des dysfonctionnements institutionnels ne signifie pas nécessairement que seule une nouvelle République puisse les résoudre.
Plusieurs questions demeurent ouvertes.
Les blocages observés proviennent-ils réellement du texte constitutionnel ?
Ou résultent-ils principalement :
• de la faiblesse des administrations ;
• de la mauvaise qualité des gouvernants ;
• du non-respect des lois existantes ;
• des difficultés d’application de la décentralisation ;
• ou encore du déficit de culture institutionnelle ?
Autrement dit, la Constitution est-elle la cause du problème ou seulement le miroir de difficultés plus profondes ?
La distinction est essentielle.
Gouverner ou administrer ?
L’une des intuitions les plus fortes de Julien Paluku réside dans son appel à doter l’Exécutif de davantage de puissance.
Mais cette idée ouvre elle-même un débat.
Dans toutes les démocraties modernes, la recherche de l’efficacité s’accompagne toujours d’une autre exigence : celle du contrôle.
Un exécutif fort peut produire davantage de résultats.
Mais un exécutif insuffisamment équilibré peut également concentrer excessivement le pouvoir.
Le véritable défi n’est donc pas seulement de renforcer l’autorité.
Il est de construire simultanément des institutions capables de garantir la responsabilité, la transparence et le contrôle démocratique.
La puissance sans contrepoids finit rarement par renforcer durablement l’État.
Une République ne se résume pas à une Constitution
Une autre réflexion mérite d’être introduite.
Les grandes transformations des nations ne résultent jamais uniquement d’un changement constitutionnel.
Le Japon de l’après-guerre.
La Corée du Sud.
Le Botswana.
Le Vietnam.
Tous montrent qu’une Constitution peut accompagner une transformation, mais qu’elle ne la produit jamais à elle seule.
Le véritable moteur demeure la qualité des institutions, de l’administration, de la justice, de l’école, de la fiscalité, de la gouvernance économique et de la culture civique.
Changer la Constitution sans transformer l’État reviendrait à changer le plan d’une maison dont les fondations demeurent fragiles.
L’enjeu oublié : le modèle de développement
La tribune évoque peu l’économie.
Pourtant, c’est probablement là que se situe la véritable question.
Quelle République voulons-nous construire ?
Une République administrative ?
Une République minière ?
Une République industrielle ?
Une République numérique ?
Une République fondée sur les territoires ?
La réponse à cette question devrait précéder toute réforme institutionnelle.
Car les institutions ne constituent jamais une finalité.
Elles sont des instruments au service d’un projet national.
Une évolution positive du débat
Malgré ces réserves, cette tribune constitue un progrès dans le débat public.
Elle tente de sortir des invectives.
Elle appelle à réfléchir aux institutions.
Elle replace la gouvernance au centre de la discussion.
À ce titre, elle contribue à élever le niveau du débat.
Encore faut-il que celui-ci ne s’arrête pas à la seule alternative entre maintien ou changement de Constitution.
Le véritable débat devrait désormais porter sur une question plus exigeante :
Quel État la République démocratique du Congo veut-elle devenir à l’horizon 2050, et quelles institutions sont réellement nécessaires pour porter cette ambition ?
C’est probablement là que commence la véritable réflexion sur la Quatrième République.
William albert kalengay
