Annoncé par le Président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, en juillet, le dialogue national entre dans une phase de consultations plus structurée. D’après plusieurs sources, le chef de l’État a entamé des consultations à ce sujet. La rencontre du 8 août avec plusieurs acteurs politiques, institutionnels et religieux confirme que les discussions se poursuivent. Mais derrière l’accord de principe sur la nécessité de dialoguer se dessine une question centrale : qui doit conduire le processus, selon quelles règles et avec quel agenda ?
Le dialogue national voulu par Félix Tshisekedi n’est plus seulement une perspective politique : il fait désormais l’objet de consultations et de travaux préparatoires. Mais son architecture reste à définir et les divergences entre les principaux acteurs demeurent importantes.
Le 17 juillet, le chef de l’État avait annoncé son choix d’organiser un dialogue national inclusif. L’annonce était intervenue à l’issue d’une rencontre avec les représentants des principales confessions religieuses. La Présidence avait alors indiqué que les échanges portaient sur la paix, la cohésion nationale et la stabilité des institutions.
Cette séquence n’est cependant pas née de zéro. Depuis plusieurs mois, la CENCO et l’ECC portent leur propre initiative, le Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans la région des Grands Lacs. En juin 2025, les deux organisations avaient remis au président Tshisekedi les conclusions de leurs consultations nationales et internationales et indiqué qu’un principe de dialogue national inclusif avait été accepté.
Deux démarches qui doivent désormais se rencontrer
Le cœur de la question est là : il ne s’agit pas nécessairement de déterminer s’il faut dialoguer, puisque le principe d’un dialogue bénéficie désormais d’un soutien relativement large, mais de savoir quel dialogue organiser.
La CENCO et l’ECC défendent une démarche construite autour du Pacte social. Leur initiative prévoit notamment des consultations citoyennes et un forum destiné à dégager un consensus national. Leur guide présente cette démarche comme un processus devant aboutir à une charte nationale pour la paix et le bien-vivre ensemble.
Le gouvernement, de son côté, défend un dialogue organisé dans le cadre des institutions de la République. En février 2026, lors d’une rencontre à Luanda, le président Félix Tshisekedi avait déjà évoqué cette initiative avec les dirigeants angolais et le médiateur de l’Union africaine. L’Angola avait reçu le mandat de consulter les différentes parties congolaises dans le cadre de cette initiative. La Présidence insistait alors sur un dialogue apaisé, organisé par les institutions et respectueux de la Constitution. Cette différence d’approche explique une partie des hésitations actuelles.
La réunion du 8 août : une étape de préparation
C’est dans ce contexte qu’intervient la réunion du 8 août mentionnée dans les informations disponibles. Autour du chef de l’État figuraient notamment des représentants des confessions religieuses, le directeur de cabinet Anthony Nkinzo, le ministre de la Communication et des Médias, Patrick Muyaya, ainsi que Fortunat Biselele, l’ancien conseiller du président de la République.
L’objectif serait d’examiner les contours d’un dispositif présenté sous l’intitulé de « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ».
Parallèlement, des travaux préparatoires seraient menés par un cercle plus restreint, avec notamment Jean-Charles Okoto, Adolphe Lumanu, l’abbé Théo, Wivine Moleka et Samy Badibanga, selon les informations rapportées par plusieurs médias.
Il faut toutefois distinguer ce qui est officiellement établi de ce qui relève encore de scénarios de travail. La Présidence a officiellement confirmé l’option du dialogue et les consultations avec les confessions religieuses, mais l’ensemble des détails sur la composition définitive des structures préparatoires, leur mandat et leur calendrier n’a pas encore fait l’objet d’une publication institutionnelle exhaustive.
CENCO-ECC : le principe du dialogue, mais pas n’importe quel format
La position des deux principales organisations religieuses est particulièrement importante. Elles ne rejettent pas le dialogue ; au contraire, elles le réclament depuis longtemps. Mais elles souhaitent que celui-ci s’inscrive dans leur logique de consensus national, avec une médiation crédible et une participation large des forces politiques et sociales.
En juin 2026, la CENCO appelait encore les acteurs politiques à passer d’une « culture de la puissance » à une « culture de la négociation ». Elle réaffirmait son attachement au Pacte social et présentait le dialogue comme une voie permettant notamment de préserver la cohésion nationale et de préparer les élections dans le respect du délai constitutionnel.
L’ECC, pour sa part, avait également réitéré en mars son soutien au Pacte social et plaidé pour la construction de consensus entre les acteurs sociopolitiques. Elle décrivait alors la fragilisation de la cohésion sociale comme un obstacle à la construction d’une paix durable.
Les réserves rapportées concernant le schéma présidentiel doivent donc être lues dans cette continuité : le désaccord porte davantage sur la méthode, la conduite et les garanties du dialogue que sur la nécessité de rechercher une solution politique.
L’opposition : la question de la crédibilité
Le troisième enjeu est celui de la participation de l’opposition. Une partie de celle-ci redoute qu’un dialogue placé sous la conduite directe du pouvoir ne se transforme en une simple concertation entre acteurs institutionnels et personnalités proches de la majorité.
Cette méfiance est ancienne. En février 2026, Ensemble pour la République estimait déjà qu’un dialogue crédible devait être inclusif et placé sous une médiation jugée neutre, en référence à la démarche CENCO-ECC. Le parti avait également posé plusieurs exigences politiques avant l’ouverture de discussions.
Le pouvoir doit donc résoudre une équation délicate : conserver la maîtrise institutionnelle du processus tout en obtenant suffisamment de garanties pour convaincre des acteurs qui contestent précisément cette maîtrise.
Un dialogue national dans un contexte sécuritaire particulier
La dimension sécuritaire donne au processus une importance supplémentaire. La RDC mène simultanément plusieurs démarches de paix à dimension internationale, notamment autour des processus de Washington et de Doha. Le dialogue interne doit donc, dans la vision défendue par Kinshasa, compléter ces initiatives plutôt que les remplacer. La rencontre de février à Luanda avait précisément établi cette articulation entre le processus de paix régional et l’initiative de dialogue national.
Le dialogue devra ainsi répondre à deux niveaux de crise : la crise sécuritaire à l’Est et les tensions politiques internes. La difficulté sera de déterminer jusqu’où les discussions nationales peuvent traiter des questions liées au conflit armé, aux groupes armés, aux territoires occupés, à la justice, aux institutions et aux réformes de gouvernance.
Le calendrier devient lui-même un enjeu politique
Depuis l’annonce présidentielle du 17 juillet, l’attente de la convocation officielle nourrit progressivement la pression politique. Plus le calendrier s’allonge, plus les acteurs auront tendance à interpréter chaque rencontre comme un signal sur la nature du futur dialogue. À l’inverse, une convocation trop rapide, sans accord minimal sur les règles du jeu, pourrait exposer le processus au risque d’un boycott ou d’une contestation de sa légitimité.
C’est donc probablement la phase préparatoire qui constitue aujourd’hui le véritable test.
Il faudra notamment clarifier : qui seront les participants ; qui dirigera les travaux ; quel sera le rôle exact de la CENCO et de l’ECC ; quelle place sera accordée à l’opposition et à la société civile ; quel sera le rôle éventuel d’un médiateur international ; quelles questions seront inscrites à l’ordre du jour ; et surtout, quelles décisions pourront être prises à l’issue des assises.
Un consensus sur le principe, un désaccord sur les modalités
Le paradoxe du processus congolais apparaît ainsi clairement : les principaux acteurs semblent converger sur la nécessité de rechercher une solution politique, mais divergent encore sur les conditions permettant de construire cette solution.
Le pouvoir veut un dialogue inscrit dans le cadre institutionnel. La CENCO et l’ECC veulent préserver leur rôle de médiation et leur démarche autour du Pacte social. Une partie de l’opposition exige des garanties d’inclusivité et de neutralité. Les partenaires régionaux et internationaux, eux, souhaitent que le dialogue interne puisse contribuer à consolider les processus de paix déjà engagés.
La réunion du 8 août constitue donc moins l’aboutissement du processus qu’une étape supplémentaire dans une négociation encore ouverte.
La prochaine étape déterminante sera la formalisation du cadre. Tant que la convocation officielle, les participants, l’agenda et les mécanismes de conduite ne sont pas clairement arrêtés, le dialogue demeure une architecture en construction.
Pour Félix Tshisekedi, le défi sera de faire en sorte que ce dialogue ne soit pas seulement organisé, mais reconnu comme suffisamment inclusif et crédible par ceux qui sont appelés à y prendre part. Pour la CENCO, l’ECC et l’opposition, l’enjeu sera inverse : obtenir suffisamment de garanties sans bloquer un processus dont l’objectif affiché reste la recherche d’un consensus national.
En définitive, la question n’est plus seulement de savoir si les Congolais vont dialoguer. Elle est désormais de déterminer dans quelles conditions ils pourront réellement s’entendre.
José-Junior Owawa
