Dans une économie congolaise longtemps structurée autour de l’extraction et de l’importation, quelques entrepreneurs tentent un pari plus difficile : produire. Patrick Kasenda appartient à cette génération. À la tête de Purcee Industrial, il s’est engagé dans l’univers très concurrentiel des équipements destinés notamment à l’industrie minière. Son parcours raconte davantage que la réussite d’un entrepreneur. Il pose une question essentielle : la RDC est-elle enfin en train de voir émerger une génération d’industriels nationaux capables de prendre place dans les chaînes de valeur créées par ses propres ressources ?
Il y a des réussites qui se mesurent au chiffre d’affaires.
D’autres au nombre d’entreprises créées, de contrats obtenus ou de personnes employées.
Et puis il existe des trajectoires dont l’intérêt réside ailleurs : dans ce qu’elles révèlent d’un pays à un moment particulier de son histoire économique.
Celle de Patrick Kasenda appartient probablement à cette dernière catégorie.
Le jeune entrepreneur congolais n’a pas choisi le secteur le plus facile. Il s’est installé dans l’écosystème industriel et minier, là où la compétition est internationale, où les exigences techniques sont élevées et où, pendant longtemps, les entreprises congolaises sont restées davantage spectatrices qu’actrices des marchés générés par l’exploitation des ressources de leur propre pays.
Avec Purcee Industrial, Kasenda a progressivement construit une présence dans cet univers.
Mais le véritable tournant de son histoire ne réside peut-être pas dans le fait d’avoir réussi dans la sous-traitance.
Il réside dans la décision d’aller plus loin.
Passer de la fourniture à la fabrication.
Devenir industriel.
GRANDIR À L’OMBRE DES GÉANTS MINIERS
Il faut comprendre l’environnement dans lequel cette aventure s’inscrit.
Dans le Copperbelt congolais, des milliards de dollars d’investissements ont transformé le paysage minier au cours des deux dernières décennies.
Les grandes exploitations consomment une quantité considérable d’équipements, de composants électriques, de matériels industriels, de services logistiques, d’ingénierie et de maintenance.
Mais pendant longtemps, une part importante de cette demande a été satisfaite depuis l’extérieur.
Le paradoxe était saisissant.
La RDC produisait le cuivre et le cobalt indispensables à l’industrie mondiale, mais importait une partie importante des équipements nécessaires au fonctionnement de ses propres mines.
C’est dans cet environnement que Patrick Kasenda a développé Purcee.
Son profil professionnel fait apparaître une expérience de plus d’une décennie dans la chaîne d’approvisionnement. L’entreprise qu’il dirige a développé ses activités entre la RDC et l’Afrique du Sud, deux espaces stratégiques de l’industrie minière régionale.
En 2023, son parcours était déjà suffisamment remarqué pour être présenté, avec ceux de Landry Meya et Gabriel Tshitende, dans le documentaire Les richesses du Congo par ses fils, consacré à l’émergence d’entrepreneurs congolais dans la sous-traitance minière. (Radio Okapi)
Mais quelque chose allait changer.
NE PLUS SEULEMENT IMPORTER
L’histoire économique congolaise est remplie d’entrepreneurs ayant prospéré dans le commerce.
Elle compte beaucoup moins d’industriels.
La différence est fondamentale.
Importer exige du capital, une organisation commerciale et une maîtrise des circuits d’approvisionnement.
Produire exige davantage : machines, ingénieurs, techniciens, normes, contrôle de qualité, énergie, financement, stocks, organisation industrielle et capacité à affronter des fabricants étrangers installés depuis plusieurs décennies.
Patrick Kasenda a choisi ce deuxième chemin.
À Kolwezi, Purcee Industrial Power & Controls s’est engagée dans la fabrication locale d’équipements électriques industriels.
En 2025, la société a notamment mis en avant la production locale d’armoires électriques destinées à l’industrie, présentée comme une première congolaise dans ce domaine.
Derrière une armoire électrique se cache pourtant une question économique considérable :
pourquoi importer ce que des Congolais peuvent apprendre à fabriquer ?
LE « MADE IN CONGO » FACE AU TEST DU MARCHÉ
Le patriotisme économique peut ouvrir une porte.
Il ne peut pas faire fonctionner une usine.
Une entreprise minière n’achète pas un équipement simplement parce qu’il est fabriqué par un Congolais. Elle l’achète parce qu’il répond aux normes, parce qu’il est fiable, parce que son prix est compétitif et parce que le fournisseur est capable d’assurer la maintenance et le service après-vente.
C’est là que le pari de Kasenda devient intéressant.
Il ne suffit plus de réclamer une place pour les entreprises congolaises.
Il faut démontrer qu’elles peuvent l’occuper.
Purcee évolue précisément dans cet univers de contraintes techniques. Son catalogue présente une activité couvrant des solutions électriques, mécaniques et d’ingénierie pour l’industrie minière, tandis que l’entreprise dispose d’une implantation à Kolwezi et d’une présence en Afrique du Sud.
Le défi consiste désormais à transformer cette implantation en capacité industrielle durable.
QUAND L’ÉTAT VIENT VOIR
Un événement illustre le changement de perception.
Le 14 mai 2025, le vice-Premier ministre et ministre de l’Économie nationale, Daniel Mukoko Samba, visite les installations de Purcee à Kolwezi.
Ce qu’il vient observer dépasse le destin d’une PME.
Il découvre une entreprise locale engagée dans la fabrication d’équipements utilisés par l’industrie minière et souligne l’intérêt économique de remplacer certaines importations par une production réalisée sur le territoire national.
Cette visite contient presque, à elle seule, tout le débat sur l’industrialisation congolaise.
Car pendant des décennies, l’État s’est demandé comment augmenter les revenus tirés de l’exploitation minière.
Une autre question doit désormais s’ajouter :
combien d’entreprises congolaises vivent de l’écosystème créé autour de la mine ?
DE LA SOUS-TRAITANCE À LA CHAÎNE DE VALEUR
C’est ici que le destin personnel rejoint la vie des institutions.
La RDC s’est dotée d’une législation sur la sous-traitance destinée notamment à favoriser l’accès des entreprises à capitaux congolais aux marchés générés par les grandes sociétés.
Cette politique a suscité des débats, des résistances et parfois des critiques.
Mais son objectif économique profond mérite d’être rappelé.
Il ne devrait pas simplement s’agir de remplacer un intermédiaire étranger par un intermédiaire congolais.
Le véritable succès serait de voir émerger des entreprises nationales qui accumulent suffisamment de capitaux, de compétences et d’expérience pour devenir elles-mêmes productrices.
La sous-traitance ne devrait être qu’une étape. L’industrie doit être la destination.
C’est précisément ce qui rend l’expérience Purcee intéressante.
KASENDA, DE L’ENTREPRISE À LA CORPORATION
Patrick Kasenda n’est d’ailleurs plus uniquement engagé dans son entreprise.
Il participe également à l’organisation collective des sous-traitants congolais.
Il apparaît dès 2022 parmi les responsables du Club national des sous-traitants. Plus récemment, il est présenté comme secrétaire général du CNS, engagé dans les discussions avec l’Autorité de régulation de la sous-traitance dans le secteur privé sur le contenu local et la participation accrue des entreprises nationales à l’économie.
En juin 2026 encore, Kasenda faisait partie d’une délégation reçue par la nouvelle direction générale de l’ARSP pour discuter des difficultés du secteur et des mécanismes susceptibles de renforcer la participation des entreprises congolaises.
Le chef d’entreprise devient ainsi également acteur du débat institutionnel.
Et c’est précisément à cet endroit que son parcours prend une autre dimension.
LA LOI PEUT OUVRIR LA PORTE, PAS FABRIQUER L’ENTREPRENEUR
Il serait cependant trop facile d’attribuer la réussite d’entreprises comme Purcee uniquement à la politique de sous-traitance.
Une loi peut réserver certains marchés.
Une autorité de régulation peut contrôler son application.
L’État peut promouvoir le contenu local.
Mais aucun décret ne fabrique un industriel.
Il faut ensuite investir.
Prendre des risques.
Former des techniciens.
Acquérir des équipements.
Trouver des financements.
Convaincre des clients.
Respecter des standards.
Et surtout survivre à la concurrence.
C’est cette frontière entre protection institutionnelle et performance entrepreneuriale qui déterminera le véritable succès de la politique congolaise de contenu local.
UN MODÈLE, MAIS AUSSI UN TEST
Patrick Kasenda peut aujourd’hui apparaître comme un modèle pour une génération de jeunes Congolais.
Mais Geopolis préfère les modèles que l’on peut mesurer.
Le véritable jugement sur Purcee viendra donc dans quelques années.
Combien d’équipements auparavant importés seront effectivement produits en RDC ?
Quelle part de la valeur sera créée localement ?
Combien de techniciens et d’ingénieurs congolais auront été formés ?
L’entreprise parviendra-t-elle à exporter des produits fabriqués au Congo vers les autres marchés miniers africains ?
Pourra-t-elle passer du statut de fournisseur des mines congolaises à celui d’industriel africain basé en RDC ?
Voilà les critères qui permettront de mesurer la profondeur de la transformation.
Car l’ambition ultime ne peut pas être seulement de fabriquer au Congo ce que le Congo importait hier.
Elle devrait être, demain, d’exporter depuis le Congo ce que d’autres pays viendront acheter.
FABRIQUER DES INDUSTRIELS, PAS SEULEMENT DES MILLIONNAIRES
On parle beaucoup, depuis quelques années, de la nécessité de faire émerger des millionnaires congolais.
L’ambition est compréhensible.
Mais peut-être faut-il aller plus loin.
La RDC n’a pas seulement besoin de millionnaires.
Elle a besoin d’industriels.
Des entrepreneurs capables de transformer le capital accumulé dans le commerce et la sous-traitance en machines, en usines, en emplois, en technologie et en savoir-faire.
Des entrepreneurs capables de comprendre que la véritable richesse ne consiste pas uniquement à participer à la distribution de la valeur créée par les autres, mais à créer soi-même de la valeur.
C’est à cet endroit précis que le parcours de Patrick Kasenda mérite d’être observé.
Non parce que son histoire serait déjà achevée.
Elle ne l’est probablement pas.
Mais parce qu’elle montre une direction.
Dans un pays qui possède certaines des ressources minières les plus recherchées au monde, la prochaine révolution économique ne se produira peut-être pas seulement au fond des mines.
Elle se jouera dans les ateliers, les bureaux d’études, les centres de formation et les usines capables de naître autour d’elles.
Et si demain les mines de l’espace Grand Katanga utilisent des équipements conçus et fabriqués par des ingénieurs et des techniciens congolais, alors quelque chose de beaucoup plus profond aura changé.
La République ne se contentera plus de posséder les ressources.
Elle aura commencé à posséder le savoir-faire qui permet de les transformer en puissance économique.
C’est peut-être cela, au fond, que raconte déjà le destin de Patrick Kasenda.
Adam Mwena Meji
