La colère du Président de la République face à la saleté constatée aux abords du Marché central de Kinshasa doit être comprise comme un signal politique fort. Elle révèle une réalité plus profonde : l’insalubrité urbaine n’est pas seulement un problème de comportement individuel ou de négligence ponctuelle, mais le symptôme d’un système de gestion des déchets insuffisamment organisé, insuffisamment financé et encore trop dépendant d’opérations de circonstance.



L’action engagée par le Gouverneur de la Ville-Province pour dégager les abords du Marché central est utile et nécessaire. Elle permet de rétablir temporairement l’ordre, de libérer les voies publiques, d’améliorer l’image de la capitale et de répondre à une urgence visible. Cependant, cette action reste essentiellement conjoncturelle. Elle traite l’effet immédiat, mais pas la cause structurelle. Nettoyer une zone aujourd’hui ne garantit pas qu’elle restera propre demain si la collecte, le transport, le tri, le recyclage et l’élimination finale des déchets ne reposent pas sur une organisation permanente.
La gestion des déchets dans une grande ville comme Kinshasa exige en réalité une véritable chaîne technique. Il ne suffit pas de mobiliser quelques camions ou quelques équipes de nettoyage après une visite officielle ou une interpellation présidentielle. Il faut disposer d’un système complet, régulier et financé. Ce système commence par la collecte urbaine, c’est-à-dire la capacité d’enlever quotidiennement les déchets produits par les ménages, les marchés, les commerces et les activités informelles. Il se poursuit avec des stations de transfert permettant de regrouper les déchets avant leur transport vers des sites plus éloignés. Il doit également comprendre des centres de tri pour séparer les plastiques, les métaux, les déchets organiques et les déchets dangereux. À cela doivent s’ajouter des unités de recyclage, des plateformes de compostage pour les déchets organiques, ainsi que des décharges contrôlées ou centres d’enfouissement techniquement sécurisés.
Or, toutes ces infrastructures ont un coût. Pour une ville comme Kinshasa, qui peut produire autour de 10.000 tonnes de déchets par jour, les besoins financiers sont considérables. Ces montants montrent que l’assainissement ne peut pas être financé uniquement par des opérations ponctuelles ou des allocations irrégulières. Il faut des ressources permanentes, prévisibles et affectées à un organisme capable d’assurer la continuité du service, notamment la RASKIN.
C’est ici qu’intervient la question fiscale. L’ordonnance-loi n°18/004 du 13 mars 2018 prévoit déjà une taxe de mise sur le marché des matières non biodégradables, notamment pour certaines catégories comme les cartes prépayées, les mèches et les mousses. Mais cette taxe devrait être élargie explicitement aux bouteilles plastiques d’eau et, plus largement, aux emballages plastiques à usage unique. Cette extension serait cohérente avec l’esprit même de la taxe, car les bouteilles plastiques constituent aujourd’hui l’une des principales sources de pollution urbaine visible dans la capitale.
Le plastique est en effet un produit non biodégradable. Contrairement aux matières organiques qui se décomposent naturellement sous l’action des micro-organismes, le plastique peut mettre plusieurs centaines d’années à se dégrader complètement dans la nature. Une bouteille plastique jetée aujourd’hui peut ainsi rester présente
présente dans l’environnement pendant plus de 400 ans. Durant cette période, elle s’accumule dans les caniveaux, les marchés, les rivières et les espaces publics. À Kinshasa, cette accumulation contribue directement :
à l’obstruction des systèmes de drainage ;
aux inondations urbaines ;
à la prolifération des décharges sauvages ;
à la pollution des cours d’eau ;
et à la dégradation générale du cadre de vie.
Les bouteilles plastiques représentent donc un coût environnemental et financier important pour la collectivité. Dès lors, il est logique que les produits générateurs de déchets non biodégradables contribuent au financement du système chargé de les collecter, de les transporter et de les traiter. C’est le principe du pollueur-payeur, déjà appliqué dans de nombreux pays.
Dans le cas de Kinshasa, une estimation relativement prudente permet déjà de mesurer l’ampleur potentielle des recettes. Si l’on considère qu’environ la moitié de la population kinoise, soit près de 8 millions d’habitants, consomme au moins une bouteille plastique d’eau par jour, alors cela représente environ 8 millions de bouteilles mises quotidiennement sur le marché.
Avec une taxe environnementale fixée à 100 CDF par bouteille taxé directement à la sorti de l’usine ou port d’importation, les recettes journalières seraient les suivantes :
8 millions de bouteilles × 100 CDF = 800 millions CDF par jour.
Sur une année complète :
800 millions CDF × 365 jours = 292 milliards CDF par an.
Avec un taux de change moyen d’environ 2.900 CDF pour 1 USD, cela représenterait approximativement : 100 millions USD par an.
Cette estimation reste prudente, car elle ne prend en compte qu’une seule bouteille quotidienne pour seulement la moitié de la population, sans intégrer :
les sodas ;
les jus ;
les bouteilles de grande capacité ;
les autres emballages plastiques ;
ni les activités commerciales et industrielles.
Même avec cette hypothèse conservatrice, les recettes potentielles sont déjà suffisamment importantes pour transformer durablement le système d’assainissement de Kinshasa.
Cependant, cette taxe ne devrait pas être conçue comme une simple recette budgétaire supplémentaire. Elle devrait être affectée directement à un fonds spécial d’assainissement urbain ou à la RASKIN, avec des mécanismes stricts de transparence, d’audit et de traçabilité. Sans affectation claire, la taxe risquerait d’être perçue comme une charge supplémentaire sans effet visible sur la propreté de la ville. Avec une affectation transparente, elle peut au contraire devenir un instrument majeur de transformation urbaine.
La réforme devrait donc reposer sur trois piliers complémentaires. Premièrement, élargir la taxe de mise sur le marché des matières non biodégradables aux bouteilles plastiques et emballages plastiques à usage unique. Deuxièmement, affecter directement les recettes au financement de la gestion des déchets. Troisièmement, utiliser ces ressources pour construire progressivement les infrastructures essentielles : camions de collecte, bacs publics, stations de transfert, centres de tri, unités de recyclage, compostage et décharges contrôlées.
Ainsi, la colère présidentielle ne devrait pas seulement déboucher sur une opération ponctuelle de nettoyage autour du Marché central. Elle devrait être transformée en opportunité de réforme structurelle. Car une ville propre ne se construit pas uniquement par des opérations de dégagement visibles ou des interventions de circonstance. Elle se construit grâce à une organisation permanente, des infrastructures adaptées, des ressources pérennes et une politique cohérente de gestion des déchets. Pour Kinshasa, la véritable bataille de l’assainissement commencera lorsque les opérations ponctuelles laisseront place à un système durable capable de traiter quotidiennement les milliers de tonnes de déchets produits par la capitale.
Tribune de Engunda Ikala
