À « La Base », la fidélité politique réclame sa traduction dans les faits

Au marché central de Ngandajika, un lieu de rencontre populaire abrite une parole politique aussi libre qu’exigeante. Réunis au sein du « Bureau d’âge », des habitants rappellent leur attachement historique au combat de l’UDPS et adressent au président de la République une demande précise : désenclaver leur territoire, soutenir la production et donner des perspectives à la jeunesse.
Au marché central de Ngandajika, il existe un endroit que chacun semble connaître : « La Base ». On y retrouve des jeunes, des travailleurs du quotidien et des aînés dont l’expérience nourrit les conversations. Un lieu de sociabilité populaire, mais aussi un observatoire des difficultés et des espérances de la cité.
Ses habitués se sont donné un nom : le « Bureau d’âge ». Sur leur banderole, ils affichent leurs ambitions : combattre le chômage, encadrer les jeunes et lutter contre les antivaleurs. Derrière cette appellation, qui évoque les usages des assemblées parlementaires, se découvre une communauté qui entend prendre part au débat public.
Au milieu du groupe, un homme en situation de handicap moteur exerce un leadership reconnu. Président du Bureau d’âge, il nous accueille avec chaleur et nous propose de partager un verre d’alcool local. Le verre passe de main en main, dans un geste que les participants présentent comme une marque de solidarité entre personnes confrontées aux mêmes épreuves.
Mais c’est surtout la parole qui circule. Et, très vite, la rencontre prend la dimension d’une leçon d’histoire politique vécue.
Une fidélité qui traverse les épreuves
Ces hommes, fiers malgré la précarité, racontent leur Ngandajika : une terre de résistance, attachée de longue date aux idéaux de l’Union pour la démocratie et le progrès social.
Selon leurs témoignages, sous le régime de Mobutu, des habitants ont entretenu les activités clandestines du parti et préservé leurs convictions malgré la répression. Ils évoquent ensuite les années d’opposition aux pouvoirs de Laurent-Désiré puis de Joseph Kabila, dans la continuité du combat incarné par Étienne Tshisekedi.
Cette mémoire constitue, à leurs yeux, un héritage collectif. Elle explique leur attachement au parti de la dixième rue et leur identification au parcours de Félix Tshisekedi.
Aujourd’hui, cependant, leur fidélité s’accompagne d’une inquiétude profonde : quand les sacrifices politiques consentis trouveront-ils une traduction dans les conditions de vie ?
Le message adressé au chef de l’État mêle ainsi confiance, impatience et appel à la responsabilité. Ces habitants continuent de se reconnaître dans son leadership. Ils attendent que Ngandajika trouve pleinement sa place dans les priorités de l’action publique.
La route, première urgence du développement
Leurs préoccupations commencent par une réalité matérielle : la difficulté de circuler.
Les participants décrivent une cité dont les échanges avec Mbujimayi et Kabinda sont entravés par la dégradation des voies de communication. Selon les conditions de circulation qu’ils rapportent, parcourir les quelque 55 kilomètres entre Lukalaba et Ngandajika peut prendre trois à quatre heures.
Ce temps perdu résume une partie du problème. Une route dégradée renchérit les transports, complique l’accès aux marchés, use les véhicules et réduit les possibilités d’évacuation des récoltes. Elle pèse également sur les déplacements des malades, des élèves et de tous ceux dont l’activité dépend d’une liaison régulière avec les centres voisins.
Pour le Bureau d’âge, la réhabilitation durable de cet axe, avec la perspective de son asphaltage, doit devenir une priorité clairement programmée. Les participants réclament également la réalisation d’un pont au niveau de Kansansa, afin de faciliter la circulation et l’acheminement des produits agricoles.
Leur demande appelle une réponse concrète : identifier les ouvrages nécessaires, préciser les responsabilités, annoncer un calendrier réaliste et permettre à la population d’en suivre l’exécution.
Produire, transformer et créer des emplois
À la question des routes s’ajoute celle du travail. Les membres du Bureau d’âge déplorent l’absence d’investissements productifs à la hauteur des besoins de la jeunesse et du potentiel du territoire.
Dans leurs interventions revient la même interrogation : comment une terre disposant de ressources agricoles et d’une population prête à travailler peut-elle laisser tant de ses habitants sans perspectives ?
Ils souhaitent voir Ngandajika retrouver la vocation de grenier qu’ils lui attribuent dans la mémoire locale. Une ambition qui suppose de relier plusieurs maillons : la production agricole, l’accès aux équipements, le stockage, la transformation et la commercialisation.
La route en constitue une condition essentielle. Elle doit cependant s’inscrire dans une politique plus large permettant aux producteurs de vendre leurs récoltes et aux jeunes de trouver leur place dans l’économie locale.
Des unités de transformation adaptées aux productions du territoire, un accompagnement des coopératives et des formations professionnelles liées aux besoins locaux pourraient donner un contenu concret à cette attente. Ces pistes méritent d’être examinées avec les habitants et les acteurs économiques.
Une représentation politique mise à l’épreuve
La critique vise aussi les relais institutionnels. Les participants expriment une appréciation sévère de l’action des députés provinciaux et nationaux, auxquels ils reprochent une prise en compte insuffisante des difficultés de la cité.
Cette perception traduit une demande de représentation plus active : porter les dossiers, rendre compte des démarches entreprises et expliquer les obstacles rencontrés.
Ils dénoncent également les pratiques d’enrichissement personnel qu’ils associent à certaines positions de pouvoir. Leur exigence rejoint les objectifs affichés sur leur banderole : combattre les antivaleurs et replacer l’intérêt collectif au centre de l’engagement public.
Dans leurs propos apparaît enfin une interrogation territoriale persistante. Ils soulignent l’intensité des liens économiques et culturels de Ngandajika avec Mbujimayi et le Kasaï-Oriental, tout en regrettant que son appartenance à la Lomami ne se traduise pas suffisamment, selon eux, par une intégration économique et des services accessibles.
Ce sentiment mérite d’être entendu. Il pose notamment la question des liaisons entre territoires, de l’efficacité de l’administration et de la capacité des institutions à rapprocher les populations des services publics.
De la parole populaire à la décision publique
À « La Base », les échanges dépassent ainsi la simple récrimination. Ils portent sur l’emploi, les infrastructures, l’usage des ressources publiques et le suivi des engagements électoraux.
Le Bureau d’âge apparaît comme un foyer informel de réflexion citoyenne. Avec ses mots, ses images et ses contradictions, il permet de prendre le pouls d’une population qui observe, compare et demande des comptes.
Le message adressé à Félix Tshisekedi pourrait se traduire en quelques priorités : désenclaver Ngandajika, traiter les points de rupture de la circulation, soutenir les activités productives et établir un suivi public des engagements pris.
Ces habitants disent vouloir vivre de leur travail. Ils demandent que leur territoire dispose des moyens de produire, d’échanger et d’offrir un avenir à ses enfants.
Dans un pays soumis à tant d’urgences, leur crainte est de devenir une attente toujours reportée. Or, chaque année de retard dans les infrastructures et l’emploi fragilise la confiance entre les citoyens et les institutions.
À Ngandajika, la fidélité politique demeure vivante. Elle demande désormais des routes praticables, des récoltes qui trouvent leurs marchés et une jeunesse qui puisse se projeter dans l’avenir.
C’est le sens profond de l’interpellation du Bureau d’âge : que le changement longtemps défendu devienne, enfin, une expérience quotidienne.
Robert Tanzey
