Économie et diplomatie | Augustin Kibassa à Moscou : La volonté d’accéder à la souveraineté numérique

En Russie pour le deuxième Forum numérique mondial, Augustin Kibassa Maliba explore les partenariats susceptibles d’accélérer la transformation numérique de la RDC. Sa visite du Centre d’innovation de Skolkovo donne une perspective concrète à cette démarche : préparer le futur technopark de Kinshasa et un centre de données souverain. Derrière ces projets se dessine un enjeu national : développer la capacité congolaise à produire des technologies, à maîtriser ses données et à créer de la valeur.

À Moscou, la République démocratique du Congo cherche à élargir les moyens de son ambition numérique. Arrivé le 6 octobre 2026 à la tête d’une délégation d’experts, le ministre de l’Économie numérique, Augustin Kibassa Maliba, représente le pays au deuxième Forum numérique mondial. Selon son ministère, cette participation vise à attirer des investissements, renforcer les partenariats pour la couverture numérique et le transfert de technologies, et partager les expériences congolaises en matière de modernisation des services publics.

La visite du Centre d’innovation de Skolkovo apporte à ce déplacement une dimension supplémentaire. Elle met au premier plan une question décisive : comment organiser, en RDC, un environnement dans lequel une idée puisse devenir un prototype, puis une entreprise capable de trouver des clients et de créer des emplois ?

Selon les éléments communiqués sur cette visite, le ministre s’est intéressé au fonctionnement d’un écosystème réunissant chercheurs, startups, investisseurs et entreprises technologiques. Cette démarche accompagne la préparation d’un technopark et d’un Data Center souverain dans le cadre de l’extension de Kinshasa. Elle s’inscrit dans l’ambition affichée, sous l’impulsion du président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, de positionner la RDC comme un pôle technologique africain à l’horizon 2030.

De Skolkovo à Kinshasa, apprendre à organiser l’innovation

L’intérêt de Skolkovo, pour le projet congolais, réside dans les liens qu’un tel centre permet de construire entre la recherche, le financement et le marché. Un jeune entrepreneur peut avoir une idée pertinente sans disposer des équipements nécessaires pour la tester. Un chercheur peut développer une solution sans rencontrer l’entreprise susceptible de l’exploiter. Un investisseur peut rechercher des projets prometteurs sans pouvoir en apprécier la solidité technique.

Le rôle d’un technopark consiste précisément à rapprocher ces acteurs et à faciliter leur travail commun.

Le studio de capture et d’animation 3D, présenté comme l’un des temps forts de la visite ministérielle, illustre cette logique de mutualisation. L’accès partagé à des équipements coûteux peut réduire les dépenses initiales des porteurs de projets et faciliter leurs expérimentations. Pour les activités concernées, il ouvre des possibilités dans la création audiovisuelle, la simulation, la conception et la visualisation de produits.

La leçon pour Kinshasa est concrète : le futur technopark devra offrir des services auxquels les entrepreneurs auraient difficilement accès individuellement. Laboratoires, équipements, accompagnement juridique, conseil commercial et mise en relation avec des financeurs devront contribuer à faire progresser les projets accueillis.

Son utilité se mesurera à la qualité de cet accompagnement et aux entreprises qui en sortiront.

La donnée, au cœur de la souveraineté

Le projet de centre de données souverain porte un autre volet de cette ambition. À mesure que les administrations se numérisent, la capacité de conserver, sécuriser et exploiter leurs informations devient une question de continuité du service public et de maîtrise nationale.

Un centre de données peut fournir une infrastructure essentielle à cette transformation. Mais sa souveraineté dépendra également de sa gouvernance : qui administrera les systèmes, qui autorisera les accès, quelles garanties encadreront les prestataires et quelles compétences permettront aux équipes congolaises de maintenir les installations ?

L’hébergement sur le territoire devra donc s’accompagner d’une maîtrise opérationnelle, de dispositifs de cybersécurité et de règles de protection des données personnelles.

Cette orientation rejoint les travaux déjà présentés par le ministère de l’Économie numérique. Lors d’un atelier consacré à la maturité numérique de la RDC, en juillet 2026, Augustin Kibassa Maliba avait souligné la nécessité d’articuler les stratégies relatives à l’économie numérique, à la gouvernance des données et à l’intelligence artificielle avec des projets comme RDC-Pass, le Cloud souverain et les dispositifs de certification électronique et de cybersécurité.

Le défi consiste désormais à faire fonctionner ces différentes composantes ensemble.

Une coopération à convertir en capacités congolaises

Le déplacement à Moscou s’inscrit aussi dans une relation technologique déjà engagée avec des acteurs russes. Un accord de coopération avec Astra avait été annoncé en novembre 2025, portant notamment sur la gestion électronique des documents, le stockage sécurisé des données et la formation de spécialistes congolais. Le volume de programmes évoqué atteignait au moins 100 millions de dollars. Ce montant annoncé doit être distingué de financements effectivement mobilisés et de réalisations livrées. 

Pour la RDC, la valeur de ces partenariats devra s’apprécier à travers leurs effets durables : des ingénieurs formés, des équipes capables d’assurer la maintenance, des entreprises locales associées aux projets et des administrations disposant d’outils qu’elles savent utiliser.

Le transfert de technologies prend tout son sens lorsqu’il accroît la capacité du pays à concevoir, exploiter et faire évoluer ses propres solutions. Les contrats devront donc préciser les responsabilités, les coûts dans la durée et les engagements de formation.

Les conditions du passage à l’échelle

L’ambition de Kinshasa exige plusieurs conditions de réalisation. La première est une alimentation électrique fiable. Un centre de données et des laboratoires technologiques nécessitent une disponibilité continue de l’énergie électrique, avec des dispositifs de secours dont les coûts doivent être intégrés dès la conception.

La deuxième est une connectivité performante et accessible. Le technopark devra communiquer avec les universités, les entreprises et les marchés auxquels il entend proposer ses services.

La troisième concerne le financement des projets. Les startups ont besoin de ressources pour expérimenter, recruter et accéder à leurs premiers clients. Le futur dispositif devra prévoir des mécanismes adaptés à ces étapes, avec des critères de sélection transparents.

Enfin, le capital humain sera déterminant. Les universités, les établissements techniques et les talents de la diaspora pourraient contribuer à la recherche appliquée, à la formation et à l’encadrement des jeunes entreprises. Cette participation devra être organisée dès la préparation du projet.

À ces conditions s’ajoute une exigence territoriale. Installé à Kinshasa, le technopark devra pouvoir servir des initiatives venues des provinces. Des partenariats universitaires, des programmes d’incubation à distance et des appels à projets nationaux permettraient d’élargir ses retombées.

Faire du numérique un secteur productif

Pour l’économie congolaise, l’enjeu dépasse l’accès aux technologies. Il concerne la capacité à développer des entreprises qui répondent aux besoins du pays : gestion administrative, agriculture, santé, éducation, commerce ou logistique.

Les services publics peuvent contribuer à cette dynamique en ouvrant, dans des procédures transparentes, des débouchés aux solutions locales. Les entreprises privées peuvent également devenir des partenaires d’expérimentation et des premiers clients.

Le bénéfice budgétaire du numérique se construira ainsi par plusieurs voies : une meilleure traçabilité des opérations publiques, des services plus efficaces, la croissance d’entreprises formelles et la création d’emplois qualifiés. Il dépendra de l’activité réellement produite.

La visite de Skolkovo offre donc à Augustin Kibassa Maliba une référence de travail pour le projet de Kinshasa. Sa portée se précisera avec les prochaines étapes : études techniques, financement, calendrier, gouvernance et engagements des partenaires.

À l’horizon 2030, l’ambition congolaise gagnera en crédibilité à travers des résultats observables : des services publics qui fonctionnent mieux, des données protégées, des entreprises qui grandissent et des jeunes qui trouvent leur place dans l’économie numérique. C’est sur ce terrain que le pari de Moscou devra prendre corps.

Adam Mwena Meji

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