« Stop the cycle of violence. Justice for Congo. » (Mettre fin au cycle de la violence. Justice pour le Congo.) Tel est le slogan de la campagne mondiale « Six millions de voix pour le Congo », lancée jeudi 1er octobre par Amnesty International en République démocratique du Congo (RDC).
Au cours des deux prochaines années, l’organisation de défense des droits humains entend mobiliser les Congolais ainsi que ses membres dans 69 pays autour d’une revendication commune : mettre fin à l’impunité des crimes commis au Congo et mettre en place un mécanisme judiciaire internationalisé.
Le lancement de cette campagne a été symboliquement marqué jeudi soir par des bougies allumées place de l’Échangeur, dans la commune de Limete, à Kinshasa. Amnesty International prévoit également de mobiliser les soutiens autour d’une pétition en ligne, avec pour objectif de recueillir six millions de signatures.
Ces « six millions de voix » visent à mettre en lumière l’ampleur des souffrances provoquées par plus de trois décennies de conflits en République démocratique du Congo.
Depuis les années 1990, le pays a connu plusieurs guerres et une succession de conflits armés, dont les deux guerres du Congo. Dans son rapport Mapping, les Nations unies ont documenté des centaines de violations graves des droits humains et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003. Publié le 1er octobre 2010, ce rapport recense 617 incidents parmi les plus graves et examine les différentes possibilités de rendre justice et de lutter contre l’impunité. Amnesty International a choisi le 1er octobre pour lancer sa campagne, en écho à ce rapport historique.
Le rapport Mapping, un document de 550 pages, avait pour objectif de documenter les violations les plus graves des droits humains et du droit international humanitaire commises en RDC entre 1993 et 2003, tout en proposant des pistes pour lutter contre l’impunité.
La RDC continue de connaître des vagues successives de conflits, particulièrement dans les deux provinces du Kivu et en Ituri, dans l’est du pays. Des dizaines de groupes armés restent actifs dans cette région. Certains opèrent dans un contexte de conflits communautaires, de rivalités pour le contrôle des territoires et des ressources naturelles, ainsi que d’interventions régionales. Le M23 figure actuellement parmi les principaux acteurs de cette nouvelle phase du conflit.
Le bilan humain de ces décennies de conflits reste difficile à établir avec précision. Le chiffre de six millions de morts, parfois avancé pour illustrer le coût humain des conflits au Congo, ne fait pas l’objet d’un consensus en tant qu’estimation couvrant l’ensemble de cette période.
Une étude de l’International Rescue Committee (IRC) avait estimé à 5,4 millions le nombre de décès excédentaires associés à la guerre entre 1998 et 2007. Ces estimations comprennent aussi bien les morts directement causées par les violences que les décès indirects liés aux conséquences de la guerre, notamment l’effondrement des services de santé, les déplacements de populations et les maladies. En RDC, certains ont même avancé le chiffre de 10 millions de morts au fil des années.
La crise continue également de provoquer des déplacements massifs de populations. Selon les données du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), la RDC comptait déjà près de 7 millions de déplacés internes en 2025. L’agence indique également que plus de 1,2 million de réfugiés congolais vivent dans d’autres pays africains après avoir fui la violence au pays.
C’est dans ce contexte qu’Amnesty International entend placer la question de la justice au centre du débat.
« Six millions de voix pour la justice au Congo est une campagne mondiale visant à mobiliser nos membres à travers le monde, et particulièrement les Congolais, afin de faire pression pour la mise en place d’un mécanisme judiciaire internationalisé », a déclaré à Géopolis Hebdo Christian Rumu, responsable de la campagne.
Selon lui, ce mécanisme devrait avoir pour mandat d’enquêter sur les crimes relevant du droit international commis en RDC et de poursuivre leurs auteurs, qu’ils soient Congolais ou étrangers.
« Nous ne nous limiterions pas, par exemple, à la création d’un tribunal pénal spécial pour la RDC. Le mécanisme doit avoir pour mandat de poursuivre les auteurs, qu’ils soient Congolais ou étrangers », explique Christian Rumu.
L’organisation espère également obtenir le soutien des pays de la région et de l’Union africaine afin de faciliter la coopération judiciaire et d’éventuelles poursuites contre des suspects se trouvant dans des pays comme le Burundi, le Rwanda, l’Ouganda et la République centrafricaine.
Pour Amnesty International, la signature de la pétition constitue ainsi à la fois un acte de solidarité envers les victimes et un instrument de plaidoyer auprès des autorités congolaises, des institutions régionales et des Nations unies.
Amnesty International souhaite également faire du 1er octobre une journée annuelle de réflexion sur les violences et la justice en RDC. L’organisation a déjà annoncé une nouvelle mobilisation pour le 1er octobre 2027, dans le but d’attirer davantage l’attention de la communauté internationale sur la situation au Congo.
À Bruxelles, une séance de réflexion consacrée à trois décennies de crise en RDC est également prévue ce vendredi 2 octobre.
À Kinshasa, la campagne a donné aussi la parole aux victimes et aux survivants des violences, qui ont partagé leurs expériences. Le défenseur des droits humains Raphaël Wakenge, basé à Bukavu, figure parmi les personnes ayant porté son témoignage de décennies de conflits. “Nous avons vu beaucoup de femmes, d’hommes et des enfants qui ont perdu la vie. Cela continue malheureusement”, a-t-il dénoncé.
Derrière le slogan « Six millions de voix pour le Congo », Amnesty International entend transformer la mémoire des victimes en une mobilisation internationale.
« Mettre fin au cycle de la violence. Justice pour le Congo. »
Le message de l’organisation est clair : à ses yeux, la justice et la lutte contre l’impunité doivent aller de pair avec les efforts de paix pour parvenir à mettre durablement fin au cycle de la violence.
Patrick Ilunga
