Il y a des coïncidences qui, à force de se répéter, cessent d’en être. Kinshasa brûle. Bukavu a brûlé. Des incendies sont signalés à Beni et dans l’espace du Grand Bandundu. Et, au moment où ces lignes sont écrites, un supermarché est encore la proie des flammes dans la capitale.

Pris séparément, chaque incendie peut être présenté comme un accident. Mis bout à bout, ces drames dessinent cependant une réalité nationale : la République démocratique du Congo est devenue un pays où le feu tue trop facilement.
À Kinshasa, l’incendie survenu récemment au cours d’une réception de mariage à Lingwala a causé la mort d’au moins 22 personnes. Les couloirs étroits et les difficultés d’évacuation ont aggravé le drame. Quelques jours plus tard, à Bukavu, les flammes ont atteint deux établissements scolaires et des centaines d’habitations. Au moins 24 enfants ont péri, selon un premier bilan communiqué par les autorités locales. Des dizaines d’autres ont été blessés. Le feu, parti d’une habitation voisine, s’est propagé dans un quartier densément construit, où le bois, la promiscuité et l’absence de voies de secours ont transformé un incident en tragédie nationale.
Et maintenant, les images de nouveaux incendies continuent de circuler.
Que faut-il comprendre ?
Dans l’histoire des civilisations, le feu a toujours porté une double signification. Il éclaire et détruit. Il rassemble les hommes, mais peut aussi anéantir en quelques instants ce qu’ils ont mis des années à bâtir. Dans les traditions spirituelles, il symbolise autant la présence, la purification et le renouvellement que l’épreuve et le jugement.
Faut-il alors voir dans cette succession d’incendies un message adressé au Congo ?
Oui, mais pas nécessairement un message mystérieux tombé du ciel. Le feu nous parle d’abord de nous-mêmes. Il révèle notre impréparation, nos villes construites sans règles, nos bâtiments sans sorties de secours, nos installations électriques bricolées, nos marchés saturés de produits inflammables et nos quartiers privés de routes permettant l’intervention rapide des secours.
Le feu est devenu le miroir de notre désordre collectif.
Il montre la faiblesse de nos services de protection civile, l’insuffisance des bouches d’incendie, le manque de camions adaptés, l’absence de contrôles réguliers et le non-respect presque généralisé des normes de sécurité. Dans beaucoup d’édifices publics, d’écoles, de commerces, d’églises et de salles de fête, nul ne sait clairement comment évacuer une foule lorsqu’un incendie se déclare.
Nous construisons, nous ouvrons des commerces, nous organisons des cérémonies et nous entassons des populations, mais nous prévoyons rarement l’issue de secours.
Voilà le véritable message du feu.
Il nous rappelle que la sécurité ne peut plus être considérée comme un luxe. Elle relève de la responsabilité première de l’État. Autoriser l’ouverture d’un établissement recevant du public sans vérifier ses installations électriques, ses extincteurs, ses issues de secours et sa capacité d’évacuation revient à tolérer un danger permanent.
Après chaque catastrophe, les mêmes scènes se répètent : visites officielles, déclarations de compassion, promesses d’enquête et aides ponctuelles aux familles. Puis l’émotion retombe. Jusqu’au prochain incendie.
Cette fois, la compassion ne suffit plus.
Le gouvernement, les provinces et les communes doivent engager une véritable politique nationale de prévention des incendies : audit des établissements publics et commerciaux, contrôle obligatoire des installations électriques, dégagement des voies d’accès, équipement des services de secours, installation de points d’eau, formation des agents et sensibilisation de la population.
Les écoles doivent disposer de plans d’évacuation. Les salles de fête et les supermarchés doivent être soumis à des inspections périodiques. Les marchés doivent être réorganisés. Les constructions qui enferment les populations derrière une seule porte doivent être interdites.
Il faut également déterminer les causes de chaque sinistre. Car lorsque les incendies se multiplient, l’État doit examiner toutes les hypothèses avec sérieux — accidents électriques, stockage dangereux, négligence, non-respect des normes ou actes criminels — sans céder aux rumeurs ni aux explications faciles.
Une cité peut être consumée bien avant l’apparition des flammes. Elle commence à brûler lorsque l’indifférence remplace la responsabilité, lorsque les règles ne sont plus respectées et lorsque la vie humaine vaut moins que les arrangements administratifs.
Le Congo n’est pas frappé par une fatalité contre laquelle personne ne pourrait rien. Il paie le prix d’une imprévoyance devenue structurelle.
Le feu qui traverse aujourd’hui Kinshasa, Bukavu, Beni et le Grand Bandundu ne doit donc pas seulement provoquer la peur. Il doit réveiller la conscience nationale. Car derrière chaque bâtiment calciné se trouve une question adressée aux dirigeants comme aux citoyens :
Combien des vies faudra-t-il encore perdre avant que la prévention devienne une politique d’État ?
William-Albert Kalengay
