À Kolwezi, l’eau, l’expertise technique et l’ambition industrielle se sont retrouvées au cœur d’un même enjeu : comment transformer l’immense potentiel hydroélectrique de la République démocratique du Congo en infrastructures énergétiques capables de soutenir durablement son développement ? Réunis du 27 au 29 août à l’occasion de la troisième Conférence annuelle du Comité Congolais des Grands Barrages (CCGB), experts, industriels, ingénieurs, opérateurs miniers et acteurs du secteur énergétique ont placé la connaissance, la sécurité et la qualité des données au centre de cette équation.










À travers cette rencontre, le CCGB entend progressivement s’affirmer comme une plateforme nationale de référence pour les grands ouvrages hydrauliques, la sécurité des barrages et des parcs à résidus miniers, la formation des compétences et le partage d’expériences techniques.
Du potentiel à la réalité : le défi des infrastructures
La RDC dispose d’un potentiel hydroélectrique considérable. Les données présentées au cours de la conférence l’ont situé autour de 167 000 MW, soit 167 GW. Mais pour les participants, l’enjeu n’est plus seulement de mesurer la ressource : il consiste désormais à créer les conditions techniques, financières, institutionnelles et commerciales permettant de la convertir en énergie disponible.
Le cas du Grand Inga concentre à lui seul une grande partie de cette ambition. Son potentiel théorique est estimé à environ 44 000 MW, soit 44 GW. Mais l’ampleur de ce chiffre ne saurait suffire, à elle seule, à convaincre les investisseurs. Pour Christian Kalonji, directeur technique de l’ADPI, la réussite d’un tel projet repose sur une approche systémique.
L’ouvrage doit être pensé comme un ensemble associant le fleuve, le sous-sol, les infrastructures, les équipements de production, les lignes de transport, les réseaux de distribution, les institutions, les contrats et les marchés. Neuf dimensions doivent ainsi progresser de manière cohérente : l’hydrologie, la géologie et le sous-sol, la construction et la maintenance, le transport et la distribution de l’électricité, la protection de la biodiversité et des communautés, la gouvernance institutionnelle, la sécurisation des acheteurs d’électricité, le financement ainsi que les relations avec les pays voisins et les partenaires internationaux.
Autrement dit, un barrage sans réseau de transport ne peut pas valoriser son énergie ; une ligne sans acheteurs solvables ne garantit pas les revenus nécessaires à son financement ; et des capitaux engagés sans sécurité juridique suffisante exposent le projet à des risques majeurs, a-t-il déclaré.
Inga : avant les milliards, la bataille de la donnée
La conférence a également rappelé une réalité souvent sous-estimée dans les grands projets d’infrastructures : la donnée constitue elle-même une infrastructure stratégique.
Pour le site d’Inga, les données hydrologiques historiques font apparaître un débit de pointe d’environ 97 900 m³/s, généralement arrondi à 100 000 m³/s pour certaines simulations. En saison sèche, les débits se situent autour de 26 000 à 30 000 m³/s, tandis qu’en novembre et décembre, ils peuvent atteindre 70 000 à 80 000 m³/s.
Ces ordres de grandeur rendent indispensable la poursuite des campagnes de mesure : hydrométrie, bathymétrie, mesure des vitesses, analyse des sédiments et validation des modèles hydrauliques. La configuration du site ajoute à la complexité. Sur environ 14 kilomètres, le dénivelé hydraulique atteint près de 100 mètres, ce qui génère des vitesses d’écoulement importantes et rend certaines opérations de mesure et d’intervention particulièrement délicates.
L’objectif est donc de disposer de données fiables, vérifiables, traçables et régulièrement actualisées. Les anciennes études constituent une base précieuse, mais elles doivent être confrontées aux nouvelles technologies et aux réalités actuelles du site.
La question climatique renforce cette exigence. Il ne s’agit plus seulement d’ajouter un coefficient de sécurité aux anciens calculs, mais d’intégrer différents scénarios, de réaliser des analyses de sensibilité et de conserver des marges de décision capables d’absorber l’incertitude.
7,5 GW étudiés, 37 milliards USD à mobiliser
Dans les travaux présentés, une capacité d’au moins 7 500 MW, soit 7,5 GW, figure parmi les hypothèses actuellement étudiées pour le développement d’Inga. Il s’agit d’un scénario de travail et non d’une capacité définitive arrêtée pour le projet. Cette prudence technique intervient alors que les besoins du secteur électrique restent considérables.
Selon les données communiquées lors de la conférence, le taux d’électrification se situe actuellement autour de 21,5 %, avec une ambition d’atteindre environ 62 % à l’horizon 2030. L’effort financier correspondant est estimé à environ 37 milliards USD, dont 20 milliards USD attendus du secteur privé et 17 milliards USD du secteur public, a déclaré Julien Bapele, de l’UCM.
Ces montants donnent la mesure du défi. Pour attirer des capitaux de long terme, la RDC devra pouvoir démontrer la robustesse de ses études, la maîtrise des risques géotechniques et hydrologiques, la fiabilité des données, la solidité des contrats, la capacité de transport de l’électricité et la solvabilité des marchés destinataires, ont martelé les experts intervenus, tant au pays qu’à l’étranger.
Dans ce type de projet, une mauvaise connaissance du sous-sol peut rapidement remettre en cause les prévisions initiales. Une estimation de coût peut être multipliée plusieurs fois et un chantier prévu pour quelques mois peut connaître des années de retard. Le message porté à Kolwezi est donc clair : avant de financer massivement les grands ouvrages, il faut sécuriser les connaissances qui permettent de les concevoir.
Les mines comme laboratoire grandeur nature de la sécurité
Cette culture du risque ne concerne pas uniquement les grands barrages hydroélectriques. Elle trouve également une application directe dans l’industrie minière, notamment dans la gestion des parcs à résidus miniers. À travers son guide consacré à la gestion responsable et durable des parcs à résidus miniers, le CCGB entend promouvoir une exploitation minière plus sûre et respectueuse de l’environnement.
TFM, MMG et Kibali : l’expérience industrielle au service de la prévention
Chez TFM, l’ingénieur Ke Lutumba a présenté l’expérience de l’entreprise autour de ses deux installations de stockage des résidus, TSF KT1 et KT2, ainsi que du réservoir d’eau recyclée (RWP). La présentation a notamment porté sur la conception, la construction, la gouvernance des installations et les relations avec les communautés voisines, dans une démarche alignée sur les exigences du Global Industry Standard on Tailings Management (GISTM).
L’adhésion au CCGB répond également à une logique de renforcement des compétences. L’objectif est notamment de contribuer à la formation continue du personnel chargé des parcs à résidus, mais aussi d’élargir cette expertise à l’ensemble des acteurs impliqués dans les activités liées aux barrages en RDC.
Chez MMG Kinsevere, Ariane Bakwene, surintendante – TSF, a présenté les pratiques de l’entreprise en matière de sécurité du parc à résidus. L’opérateur, qui a investi environ 600 millions USD pour développer ses capacités, dispose désormais d’une capacité de production d’environ 80 000 tonnes de cuivre par an. Cette montée en puissance industrielle s’accompagne d’exigences accrues en matière de sécurité, d’environnement et de gestion de l’eau.
L’entreprise affiche également une ambition de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre pouvant atteindre 40 % d’ici 2030, avec un objectif de zéro émission nette de carbone à l’horizon 2050.
À Kibali, l’approche présentée par Niki Gilbert a illustré une autre dimension de cette culture de prévention : la nécessité de définir clairement les responsabilités avant qu’un incident ne survienne.
« Nous travaillons pour être conformes à notre propre standard et aussi au standard GISTM », a-t-il expliqué. Le standard interne de Barrick compte 25 exigences, tandis que le GISTM en comprend 77. Mais derrière la conformité réglementaire et normative, l’objectif demeure avant tout humain et environnemental : « L’objectif principal, c’est d’éliminer d’abord la perte en vie humaine liée aux catastrophes des TSF et réduire au maximum les dangers qui affectent l’environnement. »
Cette logique suppose que chaque intervenant connaisse précisément son rôle.
« Chaque personne connaît son rôle qui est bien défini dans l’IPRP, et il sait quoi faire, qui appeler, quelles mesures prendre, pour éviter que, quand il y a un problème, qu’on commence à tâter. »
La surveillance constitue un autre pilier. À Kibali, les inspections des installations sont réalisées quatre fois par an, soit une fois par trimestre. « À Kibali, au lieu de les faire une fois l’an, nous les faisons quatre fois l’an. On les fait chaque trimestre. » Le dispositif s’appuie également sur différents outils de suivi des mouvements des installations et sur la surveillance des eaux souterraines.
Cette culture de la transparence dépasse enfin les seules équipes techniques. Kibali publie chaque année un résumé de ses installations de stockage des résidus afin de mettre à disposition du public des informations sur leur gestion. Cette démarche rejoint l’un des principes défendus pendant la conférence : la sécurité des grands ouvrages ne peut être dissociée de la transparence, de la responsabilité et de la relation avec les communautés.
La technologie au service de la maîtrise des résidus
L’innovation technique a également occupé une place importante dans les échanges. Ces technologies permettent notamment de contrôler la distribution granulométrique des particules, d’améliorer la récupération des résidus, de contribuer à réduire les dimensions des ouvrages et leurs coûts d’exploitation, tout en facilitant le dépôt de volumes importants de matériaux. Elles participent également à une meilleure maîtrise de l’eau et du profil de dépôt des résidus.
Ces expériences industrielles ont donné une traduction concrète aux discussions du CCGB : dans les mines comme dans les grands barrages, la sécurité repose moins sur une intervention après l’incident que sur la capacité à identifier, mesurer et maîtriser les risques en amont.
Du débat technique au terrain
Pour confronter les échanges théoriques aux réalités opérationnelles, les participants ont effectué des visites des centrales hydroélectriques de Nzilo et de Nseke, avant de poursuivre leur immersion à Kamoa Copper. Cette immersion de terrain a permis de replacer les discussions sur les infrastructures, la sécurité, l’eau et la gestion des résidus dans leur environnement industriel réel.
Elle traduit également l’approche défendue par le CCGB : produire de la connaissance, mais surtout la confronter aux pratiques et aux contraintes observées sur le terrain.
Construire une culture nationale de la sécurité
Au-delà des présentations techniques, la troisième conférence annuelle du CCGB aura surtout posé une question stratégique : quelles compétences la RDC doit-elle développer pour maîtriser elle-même ses grands ouvrages et réduire sa dépendance à l’expertise extérieure ?
Pour Raphaël Nkulu, président du CCGB, la réponse passe par le partage des connaissances, la formation et la responsabilité scientifique.
Le vice-président Hervé Kundulo Wa Kintambo a, de son côté, insisté sur l’importance d’une gestion responsable et durable des parcs à résidus miniers. La philosophie qui se dégage de ces trois journées est finalement commune aux secteurs énergétique et minier : la performance industrielle ne peut être durable que si elle repose sur la maîtrise des risques.
Pour la RDC, le défi est désormais de transformer les expériences accumulées sur les sites miniers et hydroélectriques en une véritable capacité nationale d’ingénierie, de surveillance et de décision. Car le potentiel est considérable. Mais entre la ressource et l’actif industriel, il existe une condition essentielle : la confiance, ont souligné les intervenants.
Elle se construit par des données fiables, des études actualisées, des normes exigeantes, des institutions solides, des compétences nationales, des contrats sécurisés et une gestion rigoureuse des risques.
À Kolwezi, le CCGB a ainsi défendu une conviction simple mais stratégique : la RDC ne doit pas seulement disposer de grands barrages ; elle doit disposer de l’expertise nécessaire pour les concevoir, les financer, les construire, les exploiter et les sécuriser sur plusieurs générations.
José-Junior Owawa
