Dans une région des Grands Lacs où les alliances sont souvent dictées par les crises sécuritaires, la relation entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Burundi pourrait donner l’impression de n’être qu’une alliance de circonstance face au péril sécuritaire. La coopération entre Kinshasa et Bujumbura va pourtant bien au-delà des préoccupations sécuritaires et des rivalités régionales. Elle touche à une large palette de domaines, notamment l’économie, le commerce, les infrastructures, l’agriculture, la santé, l’énergie et l’intégration régionale.
Cette coopération devrait encore se renforcer après la tenue, en septembre prochain à Bujumbura, d’une session de la Commission mixte permanente de coopération entre les deux pays.
Une volonté politique affichée au plus haut niveau
En juin 2026, alors qu’il accueillait à Kinshasa son homologue burundais Évariste Ndayishimiye pour une visite d’État, le président congolais Félix Tshisekedi annonçait : « Nous avons réaffirmé notre volonté commune de donner une nouvelle impulsion à la coopération entre la RDC et la République du Burundi dans les domaines politique, diplomatique, sécuritaire, économique, culturel, humanitaire et social ».
« À cet égard, nous avons convenu de tenir, au mois de septembre prochain à Bujumbura, la session de la Commission mixte permanente de coopération entre nos deux pays. Cette session devra permettre d’approfondir davantage notre coopération économique et commerciale à travers la mise en place d’un cadre juridique et institutionnel adapté, incluant notamment la création d’une Chambre de commerce conjointe », avait-il ajouté.
Cette entente économique s’inscrit dans une dynamique dont les premières manifestations, sous les présidences de Félix Tshisekedi et d’Évariste Ndayishimiye, remontent à 2021, lors de la visite du président burundais à Kinshasa.
Des projets d’infrastructures qui structurent le rapprochement
À cette occasion, les deux présidents avaient souligné la nécessité de réaliser des projets d’envergure entre leurs pays. Ceux-ci comprenaient notamment la construction de ponts pour véhicules et piétons sur la rivière Ruzizi, entre la province du Sud-Kivu, en RDC, et la province de Cibitoke, au Burundi.
Les deux pays avaient également évoqué l’exploitation agricole de la plaine de la Ruzizi, ainsi que la réhabilitation et l’électrification de la route Bujumbura-Uvira-Bukavu-Goma.
Il était aussi prévu de développer la ligne ferroviaire à écartement standard (SGR) Gitega-Uvira-Kindu.
Ces projets témoignent d’une volonté de transformer la proximité géographique en infrastructures capables de stimuler les échanges, de faciliter la circulation des personnes et des marchandises et de créer de nouvelles opportunités économiques.
Les deux pays ont, par ailleurs, signé des accords de coopération portant sur le développement, le maintien et le renforcement de la paix, ainsi que sur la défense et la sécurité, la facilitation des échanges commerciaux et les consultations politiques et diplomatiques.
Le commerce, un autre pilier de la relation bilatérale
La proximité géographique entre les deux pays favorise naturellement les échanges commerciaux. Le Burundi, pays enclavé, trouve dans l’est de la RDC un marché important et un espace stratégique de transit. Pour la RDC, le Burundi constitue une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Est et, indirectement, vers les ports de l’océan Indien.
Selon le rapport annuel 2024 de la Banque de la République du Burundi (BRB), la RDC constitue le principal débouché africain du Burundi. « La RDC a absorbé 27,1 % des exportations totales du Burundi en 2024, contre 20,6 % en 2023 », avait noté la banque centrale burundaise.
Le Burundi a exporté en 2024 pour environ 174 millions de dollars de marchandises. La part de 27,1 % destinée à la RDC représente donc environ 47,2 millions de dollars d’exportations burundaises vers le marché congolais.
La dépendance à l’égard du marché congolais apparaît encore plus nettement lorsqu’on examine les échanges du Burundi avec la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). En 2025, la RDC représentait quasiment la totalité des exportations burundaises vers cet espace régional : 99,7 % de ces exportations étaient destinées au marché congolais.
Au premier trimestre 2025, les produits originaires de la RDC représentaient, quant à eux, 64 % des importations du Burundi en provenance de la CEEAC. La Bralima, une société de production de boissons a exporté au Burundi une grande quantité de ses produits.
Le commerce transfrontalier : une économie de proximité
Les chiffres du commerce transfrontalier illustrent également cette forte interdépendance économique. Au troisième trimestre 2025, les importations burundaises en provenance de la RDC représentaient environ 44,7 % des importations du Burundi en provenance de la CEEAC.
À côté du commerce formel, les échanges transfrontaliers informels jouent également un rôle important. Une enquête menée par l’Institut national de la statistique du Burundi (INSBU) en 2019 indiquait que plus de 70 % des exportations informelles du Burundi étaient destinées à la RDC.
Ces échanges portent notamment sur les boissons, les céréales, la farine de manioc, le savon et divers produits de consommation courante.
Cette économie transfrontalière n’est donc pas marginale. Elle fait vivre des milliers de petits commerçants et constitue un véritable trait d’union entre les populations des deux pays.
De l’informel vers un commerce davantage encadré
Kinshasa et Bujumbura cherchent désormais à mieux encadrer ces échanges. Le 29 avril 2022, les deux pays ont signé à Kinshasa un accord commercial bilatéral destiné à faciliter leurs échanges.
En octobre 2024, ils ont ensuite lancé le Régime commercial simplifié (RECOS) aux postes frontaliers de Kavimvira, côté congolais, et de Gatumba, côté burundais. Ce dispositif vise notamment à faciliter les activités des petits commerçants transfrontaliers et à réduire les obstacles administratifs au commerce de proximité.
La prochaine étape pourrait être institutionnelle. La création annoncée d’une Chambre de commerce conjointe devrait permettre de donner davantage de structure aux relations entre les opérateurs économiques des deux pays.
Ruzizi : quand l’énergie dépasse les rivalités régionales
L’énergie constitue un autre domaine important de cette interdépendance régionale. La centrale hydroélectrique de Ruzizi, située dans l’est de la RDC, alimente les réseaux électriques de la RDC, du Burundi et du Rwanda. Elle illustre une réalité souvent oubliée : certaines infrastructures de la région des Grands Lacs sont conçues et exploitées dans une logique qui dépasse les frontières nationales.
La coopération énergétique apparaît ainsi comme un levier potentiel d’intégration régionale, à condition que les infrastructures soient modernisées et que les capacités de production et de distribution soient renforcées.
Agriculture : des complémentarités évidentes
L’agriculture constitue également un terrain de complémentarité. Le Burundi dispose d’un secteur agricole important, d’une expérience dans certaines filières et d’entreprises susceptibles de rechercher de nouveaux débouchés. La RDC, de son côté, dispose d’immenses espaces agricoles et d’un marché intérieur considérable.
La plaine de la Ruzizi apparaît, dans ce contexte, comme un espace particulièrement stratégique. Son exploitation commune ou coordonnée pourrait contribuer à renforcer la production agricole, à développer les échanges transfrontaliers et à améliorer la sécurité alimentaire dans une région fortement peuplée.
La sécurité, ciment visible du rapprochement
La dimension économique ne doit toutefois pas faire oublier le principal moteur du rapprochement actuel entre Kinshasa et Bujumbura : la sécurité.
En 2021, Évariste Ndayishimiye avait estimé que la RDC et le Burundi devaient « conjuguer leurs efforts pour renforcer davantage la sécurité de leur frontière commune, terrestre et lacustre, afin d’éradiquer les groupes rebelles qui y sèment la mort tout en sabotant le développement socio-économique ».
Deux ans plus tard, en mars 2023, les deux pays ont signé un accord bilatéral de coopération en matière de défense, prévoyant notamment l’échange de renseignements, la formation, la planification et la conduite d’opérations conjointes.
Le contexte régional a depuis renforcé cette coopération. Le Burundi et la RDC sont confrontés, à des degrés différents, aux conséquences des conflits qui secouent l’est de la RDC et aux tensions avec le Rwanda.
L’armée burundaise est engagée aux côtés des FARDC dans les opérations contre le M23. Pour Bujumbura, toute progression des rebelles dans le Sud-Kivu, notamment vers la plaine de la Ruzizi et Uvira, représente une menace directe en raison de la proximité avec le territoire burundais.
En janvier 2026, le renforcement militaire burundais le long de la frontière avec le Rwanda était notamment associé aux évolutions de la situation militaire dans le Sud-Kivu.
Une frontière de 230 kilomètres qui rapproche les populations
Le rapprochement entre les deux États ne repose cependant pas uniquement sur la conjoncture politique ou militaire.
Il faut également tenir compte de la géographie et de l’histoire. La RDC et le Burundi partagent une frontière d’environ 230 kilomètres et sont reliés depuis longtemps par des flux commerciaux, humains et économiques.
Cette proximité crée une interdépendance particulière. Pour le Burundi, l’est de la RDC représente à la fois un marché, une source d’approvisionnement et un espace stratégique de transit. Pour la RDC, le Burundi constitue un point d’accès à l’Afrique de l’Est.
La santé, un nouveau domaine de coopération transfrontalière
La santé est également devenue un domaine stratégique de coopération. Avec la résurgence d’Ebola dans l’est de la RDC, Kinshasa et Bujumbura ont renforcé la surveillance sanitaire aux frontières afin de limiter le risque de propagation de l’épidémie au Burundi.
Cette coopération sanitaire rappelle une évidence : dans une région où les populations traversent quotidiennement les frontières pour commercer, travailler ou rejoindre leurs familles, les crises sanitaires ne peuvent être gérées efficacement dans le seul cadre national.
Une alliance sécuritaire devenue partenariat stratégique
Le rapprochement entre la RDC et le Burundi ne peut donc être réduit à leur coopération militaire face aux groupes armés.
La guerre a certes accéléré une dynamique qui existait déjà, mais celle-ci s’appuie sur des fondations plus profondes : la géographie, les échanges commerciaux, les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, la santé et les liens humains.
Pour Bujumbura, une avancée du M23 dans le Sud-Kivu n’est pas une crise lointaine : elle touche directement sa frontière et peut modifier son environnement sécuritaire. Pour Kinshasa, le Burundi constitue un partenaire stratégique susceptible de contribuer à contenir la pression militaire venant du Sud-Kivu. Pour Kigali, à l’inverse, la présence militaire burundaise aux côtés des FARDC constitue un facteur supplémentaire dans l’équation sécuritaire régionale.
Mais au-delà de ces considérations géopolitiques, la relation RDC–Burundi repose sur une réalité économique de plus en plus difficile à ignorer.
La session de la Commission mixte permanente de coopération prévue en septembre à Bujumbura pourrait ainsi constituer une nouvelle étape. Si les annonces politiques sont traduites en projets concrets, notamment dans le commerce, les infrastructures, l’agriculture, l’énergie et les transports, Kinshasa et Bujumbura pourraient davantage et progressivement consolider un véritable partenariat économique stratégique, au-delà des questions sécuritaires.
Patrick Ilunga
