Un an après son arrivée à la tête du ministère des Mines, Louis Watum Kabamba imprime progressivement sa marque sur l’un des secteurs les plus stratégiques de la République démocratique du Congo. Gouvernance, traçabilité, lutte contre la fraude, formalisation de l’artisanat, retombées communautaires, exploration et grands projets industriels : derrière les chiffres du bilan se dessine une ambition plus profonde, celle de faire évoluer la RDC du statut de puissance minière par son sous-sol vers celui d’une puissance capable de connaître, contrôler, transformer et mieux valoriser ses ressources. Geopolis revient sur douze mois d’action, les avancées enregistrées et les chantiers qui devront désormais transformer cette ambition en résultats durables.


Il existe un paradoxe congolais que plusieurs décennies d’exploitation minière ne sont pas encore parvenues à résoudre : la République démocratique du Congo est une puissance minière mondiale sans avoir encore converti toute cette puissance géologique en puissance économique, industrielle et sociale.
C’est probablement à partir de ce paradoxe qu’il faut lire la première année de Louis Watum Kabamba à la tête du ministère des Mines.
Nommé le 8 août 2025 et entré officiellement en fonction quelques jours plus tard, Louis Watum arrive avec une particularité : il connaît l’industrie minière de l’intérieur. Son passage du monde de l’entreprise à la conduite de la politique publique lui impose cependant un autre défi. Il ne s’agit plus seulement de produire, d’investir ou de gérer une entreprise minière. Il faut désormais défendre l’intérêt de l’État, organiser le secteur et faire en sorte que l’exploitation des ressources produise davantage de valeur pour la Nation.
Après douze mois, tout n’est évidemment pas accompli. Plusieurs grands projets annoncés restent à concrétiser et certaines réformes devront être évaluées dans la durée.
Mais une orientation se dégage.
CONNAÎTRE D’ABORD CE QUE POSSÈDE LE CONGO
La première bataille est presque paradoxale : avant de mieux exploiter son sous-sol, la RDC doit mieux le connaître.
Malgré son extraordinaire richesse géologique, une partie importante du territoire demeure insuffisamment explorée et cartographiée avec les technologies modernes.
C’est pourquoi l’exploration occupe une place centrale dans la stratégie actuelle.
Le contrat conclu avec Xcalibur pour la cartographie géophysique aéroportée et géologique du territoire national est, à cet égard, potentiellement structurant. Les coopérations engagées avec le BRGM, JOGMEC, la Chine ou encore Solafune poursuivent également une logique de renforcement des capacités scientifiques et techniques.
Le projet MICKA, lancé à Miabi dans le Grand Kasaï, participe de cette volonté de mieux identifier et valoriser de nouveaux potentiels miniers.
L’enjeu dépasse largement la géologie.
Un État qui connaît imparfaitement son sous-sol négocie imparfaitement sa richesse.
Posséder des données géologiques fiables, actualisées et maîtrisées par des experts congolais constitue donc un élément essentiel de souveraineté économique.
REPRENDRE LE CONTRÔLE DE LA CHAÎNE MINIÈRE
Le deuxième chantier est celui de la gouvernance.
Digitalisation des procédures, Data Warehouse sectoriel, numérisation des contrats, études, statistiques et registres, amélioration des mécanismes de certification : derrière ces instruments techniques se trouve une question beaucoup plus politique.
Qui maîtrise l’information minière congolaise ?
Pendant longtemps, l’asymétrie d’information entre l’État, les opérateurs et certains intermédiaires a constitué l’une des fragilités de la gouvernance du secteur.
La digitalisation peut contribuer à réduire cet écart et, surtout, à améliorer la capacité de contrôle de l’administration.
Le contrôle de 36 entités de traitement au Lualaba et dans le Haut-Katanga est révélateur. Selon le bilan présenté par le ministère, aucune n’aurait été jugée pleinement conforme à l’ensemble des exigences légales et réglementaires. Des insuffisances auraient notamment été constatées dans la traçabilité, les statistiques, l’environnement ou la conformité administrative.
Le constat est sévère.
Mais il permet aussi de mesurer l’ampleur du chantier.
La richesse minière ne produit pleinement ses effets que lorsque l’État est capable de suivre la ressource depuis son extraction jusqu’à sa transformation et sa commercialisation.
LA FRAUDE, L’AUTRE FRONT DE LA SOUVERAINETÉ
Cette question devient encore plus sensible lorsqu’il s’agit de l’or et des minerais stratégiques.
La fraude minière n’est pas uniquement un problème fiscal. Dans certaines régions, elle touche à la sécurité nationale, aux circuits commerciaux transfrontaliers et à la capacité même de l’État à exercer son autorité économique.
Les opérations menées dans plusieurs zones du pays et l’opérationnalisation de la Commission nationale de lutte contre la fraude minière témoignent d’une volonté de renforcer la réponse de l’État.
Mais ici encore, les résultats devront être appréciés sur la durée.
Car le véritable indicateur ne sera pas le nombre d’opérations de contrôle ou d’arrestations effectuées.
Ce sera la proportion croissante des minerais qui quitteront les circuits clandestins pour intégrer l’économie formelle congolaise.
La formalisation du commerce de l’or constitue, à cet égard, un enjeu majeur. Le ministère met notamment en avant la captation de 2,851 tonnes d’or artisanal en 2025, pour une valeur annoncée de 281,8 millions de dollars.
Si cette dynamique se confirme et s’amplifie, elle pourrait contribuer à ramener dans les circuits officiels une richesse qui, pendant longtemps, a largement échappé au contrôle de l’État.
L’ARTISAN MINIER NE PEUT PLUS ÊTRE L’ANGLE MORT
Il existe cependant une dimension humaine derrière les statistiques.
Des milliers de Congolais vivent directement ou indirectement de l’exploitation artisanale. Pendant des années, ils ont constitué à la fois une force économique considérable et l’une des populations les plus vulnérables de la chaîne minière.
La stratégie engagée autour des Zones d’Exploitation Artisanale, du renforcement du SAEMAPE et de la traçabilité cherche à modifier cette réalité.
L’instauration d’un mécanisme d’assurance pour les exploitants artisanaux regroupés en coopératives introduit également une dimension sociale rarement associée à ce secteur. Selon le dispositif présenté par le ministère, une prime annuelle de 54 dollars doit permettre une indemnisation pouvant atteindre 3 000 dollars en cas de décès ou d’invalidité.
L’ambition va plus loin : formation à des métiers alternatifs, activités génératrices de revenus et amélioration des conditions de vie.
C’est une évolution importante.
Car formaliser l’artisanat minier ne doit pas signifier uniquement mieux contrôler le minerai.
Cela doit aussi signifier mieux protéger celui qui l’extrait.
LA QUESTION DÉCISIVE : QUE RESTE-T-IL AUX CONGOLAIS ?
C’est probablement le test le plus important de toute politique minière.
Pendant des décennies, les Congolais ont entendu parler des milliards générés par leur sous-sol sans toujours en percevoir les effets dans leur quotidien.
Les mécanismes de redistribution prévus par le Code minier révisé cherchent précisément à corriger cette contradiction.
Selon les données présentées dans le bilan du ministère, 349,2 millions de dollars auraient été collectés depuis 2019 auprès de 44 sociétés minières. Au total, 521 projets prioritaires auraient été approuvés, dont 335 réalisés et 186 en cours.
Écoles, centres de santé, eau potable, énergie, routes, projets agropastoraux : sur le papier, la redistribution commence donc à prendre une forme concrète.
Mais une nouvelle étape doit désormais être franchie : celle de l’évaluation de l’impact.
Construire une école constitue un résultat. Vérifier qu’elle fonctionne, qu’elle dispose d’enseignants et qu’elle améliore effectivement l’accès des enfants à l’éducation en constitue un autre.
Construire un centre de santé est une avancée. S’assurer qu’il dispose de personnel, de médicaments et d’équipements permettant de soigner durablement la population en est une autre.
La prochaine génération de la gouvernance minière congolaise devra donc passer de la comptabilité des réalisations à la mesure de leur impact réel.
FAIRE ÉMERGER DES CAPITALISTES MINIERS CONGOLAIS
Une autre idée mérite une attention particulière : celle des « Léopards Miniers ».
Elle touche à l’une des faiblesses structurelles de l’économie congolaise.
La RDC possède les minerais. Les Congolais fournissent une partie importante de la main-d’œuvre. L’État perçoit taxes, royalties et participations.
Mais combien de grandes entreprises minières sont réellement créées, capitalisées et contrôlées par des Congolais ?
La question est fondamentale.
Une politique minière pleinement souveraine ne peut se limiter à mieux taxer les investisseurs étrangers. Elle doit progressivement permettre l’émergence d’entrepreneurs nationaux capables d’investir, d’explorer, d’exploiter et, demain, de transformer.
L’application des dispositions favorisant la participation nationale et le projet des « Léopards Miniers » pourraient contribuer à cette évolution.
À une condition cependant : que cette politique fasse émerger une véritable classe d’entrepreneurs miniers compétents et financièrement solides, et non une simple redistribution administrative de participations.
La souveraineté économique ne se décrète pas. Elle se construit également par l’accumulation du capital, du savoir-faire et de la capacité d’investissement entre les mains d’acteurs nationaux.
LE GRAND PARI : PASSER DE LA MINE À L’INDUSTRIE
C’est ici que se situe probablement la dimension la plus ambitieuse de la stratégie.
La RDC ne peut éternellement exporter principalement des matières premières et importer ensuite des produits transformés à beaucoup plus forte valeur ajoutée.
Le développement de nouvelles filières — lithium, or raffiné, fer, manganèse ou nouveaux bassins cuprifères — ouvre la possibilité d’une diversification.
La raffinerie pilote d’or de Kalemie participe de cette volonté de transformation locale.
Mais c’est surtout le projet MIFOR, consacré au fer de la Grande Orientale, qui illustre l’ampleur de l’ambition industrielle.
Les chiffres avancés sont considérables : un potentiel de plusieurs milliards de tonnes de minerai et des investissements envisagés à très grande échelle.
Sur le papier, MIFOR pourrait contribuer à faire émerger une véritable industrie sidérurgique congolaise.
Mais il faut ici distinguer le potentiel de la réalisation.
Les milliards annoncés et les millions de tonnes projetées ne constituent pas encore une industrie.
Il faudra des capitaux effectivement mobilisés, de l’électricité en quantité suffisante, des infrastructures ferroviaires et routières, des capacités logistiques, un environnement juridique prévisible et des partenaires industriels capables d’inscrire leurs investissements dans la durée.
C’est précisément là que commence le véritable test.
LOUIS WATUM FACE AU TEST DE LA TRANSFORMATION
Après une année, le bilan de Louis Watum peut être lu de deux manières.
La première consisterait à additionner les contrôles, arrêtés, projets, partenariats, formations et investissements annoncés.
La seconde, plus intéressante, consiste à rechercher la cohérence qui relie ces différentes initiatives.
Cette cohérence existe : connaître la ressource, contrôler son exploitation, combattre les circuits frauduleux, formaliser les artisans, augmenter les retombées pour les communautés, faire émerger des acteurs congolais et préparer la transformation industrielle.
C’est cette architecture qui donne à cette première année sa véritable portée.
Mais elle crée aussi une obligation de résultat.
Car après le temps de la structuration vient nécessairement celui de la transformation.
DE LA GESTION À L’IMPACT : LE MOMENT DE VÉRITÉ
Le premier anniversaire de Louis Watum à la tête des Mines ne se résume plus à une phase d’installation ou de réformes préparatoires. Il ouvre désormais une période beaucoup plus exigeante : celle de la preuve par les résultats.
Car au-delà des annonces, des dispositifs et des réorganisations, une question simple s’impose — et elle sera désormais la seule qui compte réellement pour les Congolais : qu’est-ce que tout cela change concrètement dans leur vie quotidienne ?
La doctrine en construction autour du ministère repose sur une logique cohérente : mieux connaître le sous-sol, mieux contrôler les flux, assainir la chaîne de valeur, formaliser l’artisanat, sécuriser les revenus communautaires, favoriser l’émergence d’acteurs nationaux et préparer l’industrialisation.
Mais cette architecture n’a de sens que si elle produit des effets mesurables.
Dans un pays où des millions de citoyens vivent encore dans des zones minières sans bénéficier à la hauteur de la richesse extraite autour d’eux d’un accès satisfaisant à l’eau, à l’électricité, à la santé, à l’éducation ou à l’emploi, la performance du secteur ne pourra plus être évaluée à l’aune des seuls volumes exportés, des contrats signés ou des milliards annoncés.
Elle devra se juger à des indicateurs beaucoup plus concrets : réduction effective de la fraude, augmentation des revenus tirés des circuits formels, amélioration des conditions des mineurs artisanaux, fonctionnement réel des infrastructures communautaires, création d’emplois industriels, transformation locale croissante et montée en puissance d’entrepreneurs congolais dans la chaîne de valeur.
C’est là que se jouera le basculement décisif.
Soit la réforme minière reste un effort de modernisation administrative, soit elle devient un véritable projet de transformation économique et sociale capable de modifier durablement la trajectoire du pays.
Et c’est peut-être là que réside, au fond, le véritable enjeu du mandat de Louis Watum.
La RDC n’a plus à démontrer qu’elle est riche en minerais. Le monde le sait. Ses partenaires le savent. Les grandes puissances qui se disputent aujourd’hui l’accès aux minerais critiques le savent également.
Ce que le Congo doit désormais démontrer, c’est qu’il peut devenir maître de cette richesse.
Maître de sa connaissance géologique. Maître de ses circuits commerciaux. Maître de la négociation avec les investisseurs. Maître d’une part croissante de la transformation. Et surtout capable de faire en sorte que la valeur produite par son sous-sol irrigue davantage son économie et améliore la vie de sa population.
C’est pourquoi le véritable test commence maintenant.
La richesse minière de la RDC ne sera finalement jugée ni à l’immensité de ses réserves, ni au nombre de tonnes exportées, ni même aux milliards d’investissements annoncés. Elle sera jugée à sa capacité à devenir des routes praticables, des écoles fonctionnelles, de l’électricité disponible, des emplois stables, des entreprises congolaises puissantes, des industries locales et des territoires miniers qui cessent d’être pauvres au milieu de la richesse.
Si cette mutation se produit, la première année de Louis Watum apparaîtra rétrospectivement non comme une simple succession de réformes, mais comme le début d’un changement de doctrine.
Faire du sous-sol non plus seulement la richesse du Congo, mais l’un des instruments de la puissance du Congo.
Geopolis Hebdo
