Kinshasa : Assainir sans embraser la ville

Une ville ne se nettoie pas seulement avec des pelles, des bulldozers ou des camions-bennes. Elle se transforme aussi par l’adhésion de sa population. C’est sans doute le principal défi de la vaste opération d’assainissement engagée à Kinshasa sur instruction du Président de la République et mise en œuvre par le Service national.

Depuis plusieurs jours, les bâtisseurs placés sous le commandement du général Jean-Pierre Kasongo Kabwik sont à pied d’œuvre. Caniveaux dégagés, déchets évacués, emprises publiques libérées, axes stratégiques nettoyés : les premiers résultats sont visibles et répondent à une aspiration profonde des Kinois, longtemps confrontés à l’insalubrité chronique, aux inondations récurrentes et à l’occupation anarchique de l’espace public.

L’initiative est nécessaire. Elle est même devenue indispensable. Une capitale de plus de quinze millions d’habitants ne peut espérer attirer les investissements, améliorer la qualité de vie de ses citoyens ou renforcer son attractivité sans engager une véritable reconquête de son environnement urbain.

Mais l’expérience enseigne qu’une opération de cette ampleur peut rapidement devenir un terrain de tensions si elle n’est pas accompagnée d’une communication adaptée. Derrière chaque installation anarchique se trouvent souvent des familles qui tentent de survivre. Derrière chaque marché improvisé, des centaines de petits commerçants vivent de recettes quotidiennes. Dans certains quartiers, des groupes de délinquants peuvent chercher à instrumentaliser les frustrations, tandis que des acteurs politiques pourraient être tentés de transformer une campagne de salubrité en affrontement avec l’autorité publique.

C’est précisément pour éviter cette dérive que le gouverneur de la ville doit prendre la parole.

Son intervention est aujourd’hui une nécessité politique autant qu’un devoir institutionnel. Les Kinois doivent comprendre que cette opération n’est dirigée contre personne. Elle est menée pour tous. Son objectif n’est ni de punir les populations ni de fragiliser les plus modestes, mais de rendre à la capitale son ordre, sa sécurité, sa salubrité et sa dignité.

Le gouverneur doit expliquer le sens de cette campagne, rappeler qu’elle s’inscrit dans une vision plus large de modernisation de Kinshasa et appeler chaque citoyen à devenir acteur de cette transformation. Les chefs de quartiers, les bourgmestres, les responsables des marchés, les leaders religieux, les associations de jeunes et les organisations de la société civile doivent être mobilisés comme partenaires de cette œuvre collective.

L’autorité publique devra naturellement faire respecter les décisions prises. Mais cette autorité gagnera en efficacité si elle s’accompagne de pédagogie, de dialogue et de respect de la dignité humaine. L’ordre durable ne s’impose pas uniquement par la contrainte ; il repose aussi sur la compréhension et l’adhésion.

L’enjeu dépasse largement une simple campagne de nettoyage. Il s’agit de réconcilier les habitants avec leur ville et de faire renaître une culture de la responsabilité collective. Une capitale propre ne dépend pas seulement de l’action de l’État. Elle est le reflet du comportement quotidien de chacun de ses habitants.

Le Service national accomplit aujourd’hui sa mission avec détermination. Les bâtisseurs ouvrent la voie. Il appartient désormais aux autorités provinciales d’ouvrir le dialogue avec la population afin que cette dynamique ne soit ni détournée par les fauteurs de troubles ni récupérée par les calculs politiques.

Kinshasa a trop longtemps vécu au rythme de l’improvisation et du laisser-faire. L’heure est venue de restaurer l’ordre urbain. Mais cette restauration ne sera durable que si elle repose sur un équilibre subtil entre fermeté, pédagogie et confiance.

Car le véritable succès de cette campagne ne se mesurera pas uniquement au nombre de tonnes de déchets évacuées ou de caniveaux curés. Il se mesurera surtout à la capacité des Kinois à s’approprier cette transformation et à faire de la propreté un nouvel acte de citoyenneté.

Assainir la ville est indispensable. Préserver la paix sociale l’est tout autant. La réussite de cette opération dépendra de la capacité des autorités à conjuguer ces deux impératifs.

Robert Tanzey

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *