La République démocratique du Congo (RDC), qui abrite près de 60 % des forêts du bassin du Congo, est confrontée à un défi de plus en plus complexe : concilier son immense potentiel minier avec la préservation de l’un des plus importants réservoirs de biodiversité et de carbone de la planète. Une récente étude consacrée à l’impact de l’exploitation minière sur les forêts d’Afrique subsaharienne révèle que la RDC est aujourd’hui le pays le plus affecté par la déforestation indirecte liée aux activités extractives.
Alors que la demande mondiale en minerais stratégiques explose sous l’effet de la transition énergétique, les chercheurs alertent sur les conséquences environnementales de cette ruée vers les ressources naturelles. Cobalt, cuivre, or, coltan ou encore lithium sont devenus essentiels à la fabrication des batteries, des véhicules électriques et des technologies vertes. Mais derrière cette transition se cache un coût écologique souvent sous-estimé.
Selon l’étude, menée sur 16 627 sites miniers d’Afrique subsaharienne entre 2001 et 2020, les activités minières ont directement provoqué la destruction de 187 070 hectares de forêts denses sur le continent. La RDC concentre à elle seule environ un tiers des sites miniers recensés, soit 6 028 mines situées dans des zones forestières.
Les chercheurs estiment qu’environ 39 000 hectares de forêt ont été directement détruits par l’emprise physique des exploitations minières en RDC durant cette période. Cette destruction concerne notamment les fosses d’extraction, les bassins de résidus, les routes internes et les autres infrastructures directement liées aux opérations minières.
Mais la principale inquiétude ne réside pas dans ces pertes directes.
L’étude montre que l’impact réel des mines dépasse largement leur empreinte physique. L’installation d’un site minier attire des populations, favorise l’ouverture de nouvelles terres agricoles, stimule l’urbanisation et entraîne la création de nouvelles infrastructures. Ces transformations provoquent une déforestation beaucoup plus importante autour des zones d’exploitation.
À l’échelle de l’Afrique subsaharienne, chaque hectare de forêt détruit directement par une mine entraîne en moyenne la disparition de 33,9 hectares supplémentaires à travers des activités indirectes.
La RDC affiche le ratio le plus élevé du continent.
Selon les auteurs, chaque hectare de forêt détruit directement par une exploitation minière entraîne la perte supplémentaire de 58,1 hectares de forêt à travers des activités secondaires. Ce chiffre est nettement supérieur à ceux observés dans d’autres pays fortement touchés comme le Mozambique (52,4 hectares), la République centrafricaine (50 hectares) ou encore l’Angola (49,2 hectares).
« Les impacts indirects de l’exploitation minière représentent désormais l’une des principales menaces pour les forêts tropicales africaines », soulignent les chercheurs.
Cette réalité est particulièrement préoccupante pour la RDC, dont les forêts jouent un rôle essentiel dans la lutte contre le changement climatique mondial. Avec environ 155 millions d’hectares de couvert forestier, le pays constitue un immense puits de carbone capable d’absorber des quantités considérables de gaz à effet de serre.
Pourtant, la pression sur ces écosystèmes ne cesse d’augmenter.
Selon les données de Global Forest Watch, la RDC a perdu 6,86 millions d’hectares de forêts primaires humides entre 2002 et 2023. Durant cette période, la superficie des forêts primaires humides a diminué de 6,6 %. Les pertes observées sont principalement liées à l’agriculture, à l’exploitation du bois, à l’urbanisation et à l’expansion des activités minières.
Chaque année, environ 500 000 hectares de forêt disparaissent en RDC.
Cette dynamique est alimentée par plusieurs facteurs. La croissance démographique, l’augmentation de la demande en charbon de bois, l’expansion des villes ainsi que les pratiques agricoles traditionnelles exercent une pression constante sur les espaces forestiers.
L’exploitation minière agit comme un accélérateur de ces phénomènes.
L’étude souligne notamment que les mines de cobalt et de cuivre sont responsables des niveaux les plus élevés de déforestation indirecte. Or, la RDC occupe une position dominante sur le marché mondial de ces deux minerais.
Premier producteur mondial de cobalt, le pays fournit environ 76 % de l’offre mondiale. Sa production annuelle atteint près de 220 000 tonnes. La RDC est également l’un des plus grands producteurs mondiaux de cuivre avec une production dépassant les trois millions de tonnes par an.
L’essentiel de cette activité se concentre dans les provinces du Haut-Katanga et du Lualaba, véritables moteurs de l’économie nationale.
Face à cette situation, le président Félix Tshisekedi a multiplié les mises en garde contre l’exploitation minière illégale et anarchique.
Lors d’une récente réunion du Conseil des ministres en avril de cette année, le chef de l’État a dénoncé ce qu’il qualifie de « pillage organisé » des ressources naturelles du pays.
« Ces activités illicites se développent au mépris du Code minier et des normes environnementales, au détriment du Trésor public et des communautés locales », a-t-il déclaré.
Le président a notamment pointé du doigt les exploitations illégales observées dans plusieurs provinces, notamment l’Ituri, le Bas-Uélé et le Maniema.
Selon le gouvernement, ces activités s’accompagnent de nombreuses violations environnementales, parmi lesquelles la destruction de terres agricoles, la pollution des nappes phréatiques par des substances toxiques comme le cyanure et la dégradation accélérée des écosystèmes forestiers.
Pour répondre à cette situation, Félix Tshisekedi a ordonné le renforcement des contrôles sur les sites miniers et la mise en place de mesures coercitives visant à lutter contre l’exploitation illégale.
Parmi les actions envisagées figurent la saisie systématique des équipements utilisés sur les sites clandestins, le renforcement de l’Inspection générale des Mines ainsi que la poursuite judiciaire des responsables impliqués dans ces activités.
Le gouvernement a également suspendu plusieurs activités minières à proximité du afin de préserver cette aire protégée particulièrement riche en biodiversité.
Cette volonté politique s’inscrit dans une stratégie plus large visant à maintenir le statut de la RDC comme « pays-solution » dans la lutte contre le changement climatique.
Ces dernières années, les autorités congolaises ont lancé un vaste programme de reboisement prévoyant la plantation d’un milliard d’arbres. Selon le ministère de l’Environnement, près de 894 millions d’arbres ont déjà été replantés, permettant la restauration d’environ 733 094 hectares de forêts.
Cependant, les experts reconnaissent que ces efforts restent insuffisants au regard du rythme actuel de la déforestation.
« Nous devons restaurer davantage de forêts si nous voulons compenser les pertes enregistrées chaque année », explique Paul Djali, chef de la division Reboisement au ministère de l’Environnement.
L’étude sur l’impact minier en Afrique subsaharienne arrive ainsi à un moment crucial pour la RDC. Ses conclusions rappellent que la protection des forêts ne peut plus se limiter à la surveillance de l’emprise physique des mines. Les effets indirects, souvent invisibles dans les évaluations environnementales traditionnelles, représentent désormais la menace la plus importante.
Pour les chercheurs, les futurs projets miniers devront impérativement intégrer ces impacts dans leurs évaluations environnementales afin de garantir des chaînes d’approvisionnement en minerais stratégiques compatibles avec les objectifs climatiques mondiaux.
Dans un pays où les richesses minières constituent l’un des principaux moteurs économiques, l’enjeu consiste désormais à trouver un équilibre durable entre exploitation des ressources naturelles et préservation d’un patrimoine forestier indispensable à l’avenir de la planète.
Patrick Ilunga
