À l’issue du premier Congrès d’études congolaises organisé à Mbujimayi autour du thème « Demain le Congo du troisième millénaire », l’abbé Apollinaire Cibaka Cikongo, recteur de l’Université officielle de Mbujimayi, lance un appel à une profonde refondation intellectuelle de la République démocratique du Congo.

















Pour lui, la véritable richesse d’une nation ne se mesure ni à l’abondance de ses minerais ni à l’étendue de ses ressources naturelles, mais à la qualité de son intelligence collective.
Convaincu que « la route du développement du Congo passe par notre intelligence nationale », il plaide pour une réhabilitation de l’université, de la recherche scientifique et de l’innovation comme fondements d’un nouveau projet national. Dans cet entretien accordé à Géopolis Hebdo, il défend l’idée que le Congo demeurera dépendant des intelligences et des solutions produites ailleurs tant qu’il n’investira pas massivement dans les savoirs, la formation et l’excellence académique.
À travers l’Appel de Mbujimayi, il invite ainsi l’État, le monde universitaire et l’ensemble de la société congolaise à faire du cerveau de chaque enfant congolais la première ressource stratégique du pays et le moteur de sa renaissance.
- Monsieur le Recteur, l’Appel de Mbujimayi donne l’impression que vous ne parlez pas seulement de l’université, mais du destin même du Congo. Pourquoi estimez-vous aujourd’hui que la refondation du pays doit nécessairement passer par la refondation du monde universitaire et scientifique ?
Du 26 au 29 mai 2026, s’est tenu, à l’Université officielle de Mbujimayi, au Kasaï Oriental, le premier congrès d’études congolaises autour du thème « Demain le Congo du troisième millénaire : Conscience historique, gouvernance des savoirs et devenir national ». Ainsi que cela se lit dans ce titre, le Congo a été au centre des conférences, ateliers et débats de ce congrès, animés parprès de 70 chercheurs et professeurs d’université venus de toutes les régions du Congo et, même, de l’étranger. Pour reprendre certains termes utilisés par les organisateurs dans leur Note conceptuelle, dans leur Appel à communication et dans certains de leurs documents, ce premier congrès d’études congolaises s’était proposé « d’amorcer un débat de fond sur le développement du Congo et son rayonnement au cœur de l’Afrique, avec pour finalité la production des matériaux nécessaires pour l’élaboration d’un projet de plan décennal du développement de la République démocratique du Congo ». Selon eux, « le concept d’études congolaises se réfère à cet effort de concentration de tous les savoirs et méthodologies disponibles sur l’unique objectif : la renaissance du Congo et la promotion de son peuple ». Et ce rêve de renaissance n’est pas égoïste ; il est panafricaniste, parce que les organisateurs de ce congrès sont convaincus que, « en raison de son étendue, du dynamisme de ses habitants et, surtout, de l’immensité et de la diversité de ses ressources naturelles du sol et du sous-sol », le Congo est appelé à être « un maillon essentiel » de « la transformation de l’Afrique en une puissance mondiale d’avenir » à l’horizon 2063, année du centenaire de l’Organisation de l’unité africaine. Et pour que le Congo relève ce double défi, les organisateurs de ce congrès appellent à « un réel sursaut national », ce qui « n’est possible qu’à partir d’une conscience historique active, seule capable de vivifier à la fois, durablement, la conscience nationale et la conscience panafricaine ». Pour cela, ils ont appelé surtout à « la refondation de la science et de la pensée congolaises », actuellement marquées par « la diminution du nombre des historiens de métier et des spécialistes des sciences sociales », « le règne du mimétisme et du psittacisme au mépris de tout effort d’innovation et de création authentique » dans les autres domaines du savoir, et le manque « de moyens et de cadre organique de fonctionnement » pour les différentes sociétés savantes qui existent.
Au-delà de l’état des lieux, les congressistes ont défini les voies et moyens de la contribution de l’université et de la recherche à la refondation du Congo autour d’un credo que je résume en ces termes : la revanche du cerveau sur le sol et le sous-sol. En effet, les premières ressources d’un pays ne sont ni dans sa faune, ni dans sa flore, ni dans ses eaux, ni dans ses minerais, mais dans le cerveau de chaque enfant qui est conçu, qui est mis au monde, qui grandit, qui est éduqué et qui donne le meilleur de sa personne aux autres. Lorsque le cerveau humain est bien formé et bien exploité, il fait fleurir les déserts, il féconde les eaux et il transforme en richesses toutes les matières qu’il touche. Lorsqu’il ne l’est pas, il rend stériles les terres les plus fertiles, chiches les eaux les plus poissonneuses et les plus puissantes, et maudits les minerais les plus recherchés. Il ne s’agit pas d’une vérité qu’on l’aurait découverte aujourd’hui grâce à ce congrès, mais d’une évidence de toujours que, pour plusieurs raisons, le monde universitaire congolais, notre État et notre communauté nationale négligent depuis bien des décennies. Notre pays n’ira nulle part tant qu’il n’aura pas produit une masse critique d’hommes et de femmes qui, par leurs savoirs et leurs savoir-faire, le sortent de la distraction et de la paresse, et l’entraînent dans la culture de l’intelligence, de la responsabilité et du travail. - L’une des idées fortes de cet appel est que la matière grise doit désormais primer sur les ressources minières. Dans un pays longtemps défini par ses richesses naturelles, comment faire émerger concrètement une culture nationale fondée sur la connaissance, la recherche et l’innovation
Comme je viens de le souligner, il ne suffit pas d’avoir de ressources matérielles abondantes pour être un pays prospère. Sans intelligence nationale, sans capacité intellectuelle et pratique de comprendre et de transformer la réalité, le Congo ne sera jamais une terre de paix, de justice et de travail, selon les termes de note devisenationale. Comme c’est le cas pour toutes les Nations qui avancent, la route du développement du Congo passe par notre intelligence nationale, et la route de cette intelligence passe par une gestion politique qui sait que la prospérité et la sécurité d’une Nation ont besoin de la sueur de ses universitaires et de ses scientifiques. Pour cette revanche rédemptrice de nos cerveaux sur le sol et le sous-sol congolais, l’Appel de Mbujimayi engage le monde universitaire et scientifique congolaise dans l’élaboration d’un projet de plan global de développement de la RDC. Il propose aussi ces dix mesures : la création de l’Ordre national des professeurs d’université, la dépolitisation du monde universitaire et scientifique congolais, la revisitation des curricula académiques, la promotion du personnel universitaire et scientifique congolais, l’allocation d’un budget conséquent à l’université et à la recherche scientifique, la réforme de la gouvernance et l’accréditation des institutions universitaires et scientifiques, la consolidation des institutions viables, la fermeture des établissements non viables ou contraires aux intérêts nationaux, le désengorgement et la refondation de l’Université congolaise, et la contribution à la sécurité du pays. Ce sont là des propositions qui, si elles sont prises au sérieux et traduites en un programme d’actions, peuvent contribuer au réveil du Congo. Un pays qui néglige ses cerveaux pour vivre des cerveaux des autres, c’est un pays qui tourne le dos à sa souveraineté et à saprospérité, une caverne de fantômes qui cherchent ailleurs la route qu’ils ont en eux-mêmes. - Le texte critique sévèrement certaines dérives : corruption académique, marchandisation des diplômes, politisation de l’université ou encore affaiblissement de l’éthique scientifique. Pensez-vous que l’université congolaise traverse aujourd’hui une crise morale profonde, et comment reconstruire l’autorité intellectuelle du professeur dans notre société ?
Je suis au service de l’université congolaise depuis une quinzaine d’années, mais la charge de recteur, que j’exerce depuis le 25 juin 2021, m’a permis de la connaître de l’intérieur. Comme cela ressort de mes livres Du vin nouveau dans des outres neuves. Douze propositions pour faire de l’Université officielle de Mbujimayi une véritable université (2025, 74 pages) et Gérer une université congolaise (2026, 367 pages),l’université congolaise est dans une crise profonde. Cette crise, je l’ai résumée à travers ce que j’appelle les sept péchés capitaux de l’université congolaise : l’irresponsabilité de l’État, la crise de leadership managérial, le désordre administratif, le charlatanisme académique, l’analphabétisme estudiantin, le manque d’appropriation individuelle et sociale, et la violence des mœurs. Pour sortir de ce gouffre, la contribution de toutes les couches de la Nation congolaise s’impose. C’est pourquoi l’Appel de Mbujimayi interpelle les professeurs et les chercheurs, l’État, la communauténationale et, en particulier, la jeunesse, mais aussi les partenaires publics et privés de la RDC. Nous sommes à un tournant majeur de l’histoire de notre pays qui appelle à un véritable sursaut éthique de la part de toutes les couches de notre société, un sursaut qui nous permettra d’apprivoiser les valeurs académiques, politiques, sociales et diplomatiques sans lesquelles notre pays continuera à tourner en rond, alors qu’il est doté de ressources humaines et matérielles qui, ailleurs, seraient des ferments de paix, de prospérité et de puissance. Pour ainsi dire, il s’agit pour nous d’être responsables de notre pays, de ses hommes, de son patrimoine culturel et de ses ressources. Il s’agit de retrouver l’amour du Congo, le patriotisme sans lequel nous serons l’enfer au cœur de l’Afrique. - L’Appel de Mbujimayi affirme que les savoirs doivent devenir un instrument de souveraineté, de sécurité et de gouvernance stratégique. Comment l’université congolaise peut-elle contribuer concrètement à renforcer l’autonomie politique, économique et technologique de la RDC dans un monde de plus en plus compétitif ?
Il n’y a pas de roue à inventer pour que l’université congolaise contribue à l’autonomie politique, économique et technologique de la RDC. Nous disposons de ressources humaines et de ressources matérielles pour cela. Il nous suffit maintenant de définir une politique claire de ce que nous voulons, de ce que devons faire et d’y investir les moyens financiers conséquents pourformer et accompagner le personnel commis à la tâche, pour construire et équiper les universités et les centres de recherche, pour entrer en dialogue avec la communauté universitaire et scientifique du monde… C’est ce que l’Occident fait. C’est ce que font tous les pays qui avancent et qui s’imposent, notamment la Chine, le Japon, la Corée, l’Inde et la Turquie. Comment voulez-vous que le Congo se réveille et émerge s’il affecte à l’université et à la science un budget de loin inférieur au budget du Real Madrid ou du Barça ? Comment voulez-vous que nos hommes de science soient productifs et compétitifs alors qu’ils évoluent dans des structures en retard de plusieurs années par rapport à la recherche, sans aucun plan effectif de relève ? Comment voulez-vous que le génie local s’impose ou ne s’exile pas quand il est ignoré, étouffé, méprisé ? Sans une volonté politique résolument engagée en faveur des savoirs et des savoir-faire endogènes comme moteurs du développement, sans la promotion et la revalorisation de l’expertise locale, le Congo sera un pays de consommateurs des intelligences et des produits des autres, des hommes et des femmes incapables de se prendre en charge et d’humaniser leur espace de vie. Heureusement, nous pouvons déjà percevoir les premiers signaux de cette volonté politique en ce moment où, après plusieurs décennies de négligence, l’État a engagé l’université congolaise dans un processus de modernisation globale dont on peut déjà palper la réalité à l’Université officielle de Mbujimayi, à l’Université de Kananga, à l’Université de Bunia et à l’Université pédagogique nationale. Comme il l’a annoncé, l’État devra maintenir le cap et aller plus loin, en ayant le courage d’une réforme profonde de tout le système éducatif congolais, afin qu’il réponde aux besoins fondamentaux de la Nation. Et à cet égard, l’Appel de Mbujimayi est une feuille de route dont il peut s’inspirer, dans un dialogue qui accorde aux acteurs du monde scolaire, universitaire et scientifique le protagonisme qui doit leur revenir. - Certains observateurs voient dans cet Appel un véritable manifeste historique comparable aux grands textes intellectuels africains des périodes de refondation. Selon vous, s’agit-il d’un simple plaidoyer académique ou d’un véritable cri d’alarme lancé à la Nation congolaise ?
L’histoire nous dira si oui ou non l’Appel de Mbujimayi est un manifeste qui aura contribué au changement de la donne sociale actuelle. Certes, le texte est très ambitieux dans ses principes et dans ses prétentions, mais sa valeur réelle se mesurera à la lumière de la dynamique universitaire, politique et sociale qu’il aura enclenchée. Sans cela, il sera un texte de trop produit par un congrès de trop. En attendant le jugement de l’histoire, je crois que l’Appel de Mbujimayi est témoin d’un grand moment de sincérité des universitaires et des scientifiques congolais par rapport à leur rôle négatif dans la crise que traverse notre pays, un moment de courage et de conversion par rapport aux devoirs qui incombent aux uns et aux autres dans la construction d’un Congo nouveau. Il est un plaidoyer en faveur de la meilleure façon d’aimer et de servir son pays : mettre à sa disposition toutes les ressources de nos intelligences et des compétences qu’elle comporte. - Si les recommandations de l’Appel de Mbujimayi étaient réellement appliquées dans les dix ou vingt prochaines années, à quoi ressemblerait selon vous le nouveau visage de l’université congolaise et du Congo lui-même ?
L’un des avantages d’avoir tenu le premier congrès d’études congolaises à Mbujimayi, c’est le sens parabolique de cette région dans l’histoire du Congo : une nation qui regorge de plusieurs ressources du sol et du sous-sol ; une nation enfermée dans la cueillette et dans la vente des matières brutes ; une nation appelée à se réinventer en construisant une relation intelligente et responsable avec son environnement et ses ressources grâce à des cerveaux utiles à leur pays. Comme hôte de ce congrès, l’Université officielle de Mbujimayi est l’un de nouveaux visages de l’université congolaise, c’est-à-dire une université réconciliée avec l’État et avec la Nation. Ce premier congrès d’études congolaises est une école qui nous appelle à devenir une université réconciliée avec la Nation, un foyer de la refondation épistémique qui permettra au Congo de sortir de l’ignorance, de la paresse et de l’incompétence, de transformer en sagesses, c’est-à-dire en arts de comprendre et de résoudre tous ses problèmes, les différents savoirs que construit son université.
L’Appel de Mbujimayi a un grand avantage : il est une voix qui se situe au-dessus des clivages ethniques et politiques qui, souvent, empêchent les Congolais de se mettre ensemble pour mieux aimer, servir et développer leur pays. S’il est suivi, il sera un espace de réconciliation qui permettra au politique de se mettre à l’écoute du scientifique, non pas pour en faire le chien de garde de ses intérêts politiciens, mais pour qu’il soit une conscience critique, un producteur des savoirs et des savoir-faire pour le bien de l’ensemble du pays. Dans ce sens, l’Appel de Mbujimayi sera un espace de réconciliation entre la société et l’université, dans un dialogue qui permettra à l’université congolaise de se libérer des antivaleurs qui la dénaturent depuis plusieurs décennies. D’où l’importance du Plan global de développement de la RDC auquel vont travailler les professeurs et les scientifiques congolais, un plan qui n’a plus jamais été renouvelé depuis la fin de la colonisation.
