RDC – Ouganda : Comment Kinshasa joue un subtil équilibre régional avec Kampala

En pleine recomposition géopolitique dans la région des Grands Lacs, le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, a effectué le 11 mai 2026 une visite officielle d’une journée en Ouganda à l’invitation de son homologue Yoweri Museveni. Organisée au State House d’Entebbe, cette rencontre marque une nouvelle étape dans le rapprochement stratégique entre Kinshasa et Kampala autour des questions sécuritaires, économiques et des ressources naturelles.

Cette visite intervient à l’issue de la 9ᵉ session de la Grande Commission Mixte entre les deux pays, tenue du 8 au 10 mai à Kampala. Ministres et hauts responsables congolais et ougandais y ont passé en revue l’ensemble de la coopération bilatérale afin de renforcer les relations entre les deux États voisins.
La session ministérielle de la 9ᵉ Commission permanente conjointe (CPJ), consacrée à la validation politique des travaux techniques, a été coprésidée par la ministre d’État congolaise aux Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, et son homologue ougandais, le général Odongo Jeje Abubakhar. Vingt-trois ministres des deux gouvernements ont participé aux discussions, dont quatorze membres du gouvernement congolais.
Au terme des travaux, six protocoles d’accord ont été approuvés en vue de leur signature officielle. “Ils concernent les technologies de l’information et de la communication, le commerce bilatéral, le tourisme, les transports, l’administration publique ainsi que la coopération entre l’Autorité ougandaise des zones franches et de promotion des exportations (UFZEPA) et l’Agence nationale de promotion des exportations (ANAPEX). Les deux pays ont également validé un accord sur l’utilisation interétatique des installations et ressources de recherche et de sauvetage (SAR) en temps de paix”, a fait savoir le gouvernement congolais.

Le vice-premier ministre congolais en charge de l’Intérieur et de la Sécurité, Jacquemain Shabani, a souligné le fait que “la signature des accords entre les deux États renforcera notre coopération et la stabilité au niveau de la sous-région”.
Il a également insisté sur la portée politique des engagements conclus entre Kinshasa et Kampala :
« Nous nous sommes engagés sur différentes questions qui feront l’objet d’un renforcement de la coopération dans un délai de trois mois (…) à l’avantage de nos deux présidents et de nos populations. »
La Commission permanente conjointe intervenait après l’évaluation des recommandations formulées lors de la précédente session tenue en 2023 à Kinshasa. Elle a surtout servi de cadre préparatoire à la rencontre entre Félix Tshisekedi et Yoweri Museveni, centrée sur trois priorités majeures : la défense et la sécurité, l’intégration économique ainsi que le développement des infrastructures transfrontalières.

Dans un contexte régional marqué par la guerre entre la RDC et le Rwanda autour du conflit du M23, ce rapprochement revêt une portée diplomatique particulièrement sensible.
Sur le plan sécuritaire, les présidents Tshisekedi et Museveni ont salué les résultats des opérations militaires conjointes menées dans l’Est de la RDC, notamment l’opération Shujaa contre les rebelles des ADF. Cette opération avait été lancée dans deux provinces de la RDC fin novembre 2021.

Les deux dirigeants ont réaffirmé leur volonté de poursuivre cette coopération militaire afin de neutraliser les groupes armés et de restaurer durablement la stabilité dans les provinces orientales congolaises.

Mais au-delà des questions militaires, cette rencontre traduit surtout l’ambition des deux pays de transformer leur coopération sécuritaire en partenariat économique structurant. Kinshasa et Kampala misent désormais sur une intégration économique renforcée, portée notamment par les infrastructures routières et énergétiques reliant l’Est congolais au marché ougandais.
Les présidents ont notamment salué l’évolution des projets routiers stratégiques, en particulier l’axe Kasindi-Beni-Butembo, considéré comme essentiel pour fluidifier les échanges commerciaux. Cette route constitue aujourd’hui l’un des principaux corridors économiques entre l’Ouganda et l’Est de la RDC.
Afin d’approfondir l’intégration régionale dans le cadre de la Communauté d’Afrique de l’Est, les deux dirigeants ont également décidé d’accélérer la suppression des barrières non tarifaires et la simplification des procédures douanières aux postes-frontières de Mpondwe et Goli.
Kinshasa a par ailleurs salué l’exemption de visa déjà accordée par Kampala aux ressortissants congolais depuis janvier 2024. En retour, le gouvernement congolais s’est engagé à finaliser les procédures permettant l’exemption des visas pour les citoyens ougandais d’ici le 31 août 2026.
Au cœur de cette coopération figure également la gestion des ressources naturelles transfrontalières du Graben Albertin, notamment autour des lacs Albert et Édouard. Les deux États souhaitent développer des projets communs dans les secteurs de l’énergie, de l’électrification transfrontalière ainsi que de l’exploitation des ressources minières et pétrolières.
Pour les autorités congolaises, ce partenariat vise à transformer les richesses naturelles de l’Est du pays en moteur de croissance économique. L’objectif affiché consiste à sécuriser les zones minières, attirer davantage d’investissements régionaux et faire des infrastructures transfrontalières un levier d’intégration économique.
Cette dynamique intervient toutefois dans un contexte régional complexe. Depuis la résurgence du M23, Kinshasa accuse ouvertement Kigali de soutenir la rébellion active dans le Nord et le Sud-Kivu. Dans le même temps, plusieurs rapports régionaux et internationaux évoquent également l’existence de réseaux économiques et sécuritaires ougandais impliqués dans les circuits du commerce de l’or et des minerais stratégiques de l’Est congolais.

Malgré ces soupçons récurrents, Félix Tshisekedi continue de privilégier le dialogue avec Yoweri Museveni. Pour Kinshasa, l’Ouganda représente à la fois un partenaire sécuritaire indispensable, un débouché commercial majeur et un acteur capable d’influencer l’équilibre régional.
Les échanges commerciaux entre les deux pays connaissent d’ailleurs une croissance constante. Plusieurs estimations régionales évoquent un volume d’échanges susceptible d’atteindre près d’un milliard de dollars grâce à l’intensification du commerce transfrontalier et aux nouveaux projets d’infrastructures.

Cette interdépendance économique explique en partie la prudence diplomatique observée par Kinshasa vis-à-vis de Kampala, contrairement à la rupture quasi totale avec Kigali. Les relations avec Nairobi apparaissent également plus nuancées, les autorités congolaises reprochant parfois au Kenya une posture jugée ambiguë dans la gestion de la crise sécuritaire dans l’Est de la RDC.

Dans son interaction avec le Rwanda, Kinshasa a perdu le contrôle des frontières à Goma, ville contrôlée par le M23 depuis fin janvier 2025. L’Ouganda apparaît dès lors comme un choix stratégique. Kampala se positionne aussi comme un interlocuteur incontournable, voire comme un médiateur influent dans les efforts de paix.

La visite d’Entebbe apparaît ainsi comme bien plus qu’une simple rencontre bilatérale. Elle illustre la volonté de la RDC de transformer ses alliances régionales en instruments de stabilité et de développement économique, tout en consolidant sa stratégie diplomatique dans une région où les intérêts sécuritaires, miniers et géopolitiques demeurent étroitement imbriqués.

Patrick Ilunga

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *