Lettre ouverte aux autorités de la ville de Kinshasa / Kinshasa étouffe sous le béton : Sauvons nos nappes d’eau avant qu’il ne soit trop tard

Kinshasa, notre capitale aux mille collines et aux mille contrastes, connaît depuis quelques mois une transformation rapide de son paysage urbain. Des routes se bétonnent, des avenues s’élargissent, des lotissements se multiplient. Ces chantiers sont souvent perçus comme des signes visibles du progrès. Pourtant, derrière cet élan de modernisation, un danger silencieux se profile : le bétonnage excessif menace nos nappes d’eau souterraine, ces réserves invisibles qui assurent et assurerons la survie en eaux de millions de Kinois.

1. L’eau souterraine : une richesse fragile et vitale

Sous nos pieds circule une véritable mer cachée : les nappes phréatiques. Ces réservoirs naturels se remplissent par un processus appelé infiltration — l’eau de pluie s’infiltre à travers les sols perméables, traverse les formations géologiques sablonneuses et finit par alimenter la nappe.

À Kinshasa, les principales zones d’alimentation des nappes se trouvent dans les formations sableuses et gréseuses de l’Inkisi, du Mont Amba, et des couches de la plaine alluviale. Ces roches, par leur porosité et leur perméabilité, permettent à l’eau de pluie de pénétrer lentement et de recharger le sous-sol. Mais quand ces sols sont recouverts de béton, d’asphalte ou de pavés imperméables, cette infiltration naturelle est interrompue. L’eau qui devait descendre dans la terre s’écoule en surface, provoquant inondations, érosions et, à long terme, l’assèchement progressif des nappes.

2. La géologie de Kinshasa et la vulnérabilité de ses nappes

Les géologues savent que la région de Kinshasa repose sur un socle composé de formations de l’Inkisi, du Schisto-calcaire et de la Série des sables du Mont Amba. Ces formations renferment des nappes libres, peu profondes, sensibles aux variations climatiques et aux activités humaines. Si les zones d’alimentation sont recouvertes de béton, la nappe ne se recharge plus, et son niveau baisse d’année en année. Déjà, plusieurs puits dans l’est de la ville montrent une diminution notable du débit, surtout en saison sèche. Le bétonnage systématique réduit aussi l’évapotranspiration naturelle et modifie les microclimats locaux, accentuant la chaleur urbaine. En d’autres termes, le sol ne respire plus vraiment, l’eau ne pénètre plus accès, et la ville s’échauffe. C’est un cercle vicieux : plus on bétonne, plus la chaleur augmente, plus l’eau s’évapore, moins il en reste pour nos nappes.

3. Le paradoxe du développement

Il ne s’agit pas de rejeter le développement, ni les infrastructures modernes dont notre ville a besoin, tolingi effectivement Kinshasa ebonga. Mais un développement durable ne peut se construire contre la nature. L’expérience d’autres métropoles africaines, comme Nairobi ou Abidjan, montre qu’il est possible d’aménager des routes et des quartiers tout en préservant les zones d’infiltration. Des solutions existent : · L’utilisation de bétons drainants ou de revêtements perméables ; · La préservation des zones vertes naturelles comme réservoirs d’infiltration ; le cas de la forêt en pleine ville à binza, · L’intégration de bassins de rétention et d’infiltration dans les plans d’urbanisme ; · La création d’un réseau d’observation hydrogéologique pour surveiller le niveau des nappes.

4. L’urgence d’une politique de protection des nappes

Il est urgent que le Gouvernement provincial de Kinshasa, le Ministère de l’Environnement, le Service d’Hydraulique rurale et urbaine, ainsi que les Chercheurs en hydrogéologie unissent leurs efforts pour adopter une politique de gestion intégrée des eaux souterraines. Chaque projet routier ou immobilier devrait être précédé d’une étude d’impact hydrogéologique, afin d’éviter que la modernisation ne détruise nos réserves d’eau. Les centres de recherche géologique tel la CRGM et tant d’autres disposent des compétences nécessaires pour accompagner l’État dans cette mission. Il est temps que la science guide nos choix d’aménagement. Car une route bétonnée peut être reconstruite, mais une nappe épuisée met des siècles à se régénérer.

5. Un appel à la responsabilité collective

J’en appelle ici non seulement aux gouvernants, mais aussi à tous les citoyens. À chaque fois qu’un terrain naturel est remplacé par une dalle de béton, c’est un peu d’eau que nous retirons à nos enfants. La protection des nappes phréatiques doit devenir une cause nationale, au même titre que la lutte contre la déforestation ou l’insalubrité. Il faut redonner au sol sa fonction vitale : celle de filtrer, d’absorber et de retenir la vie.

6. Conclusion : bâtir sans étouffer

la terre Kinshasa, “ville des eaux”, ne doit pas devenir une “ville sans eau”. Bétonner sans réfléchir, c’est condamner nos sources à disparaître, nos puits à se tarir, et notre avenir à la soif. Je plaide pour que chaque plan d’aménagement tienne compte de la géologie du sol et du cycle naturel de l’eau. Le progrès véritable est celui qui protège, pas celui qui détruit. Kinshasa doit respirer. Le sol doit boire. Et la nappe doit vivre.

Joseph Sefu Kakene

Chercheur en géosciences et citoyen engagé
Kinshasa, le 24 Avril 2025

One thought on “Lettre ouverte aux autorités de la ville de Kinshasa / Kinshasa étouffe sous le béton : Sauvons nos nappes d’eau avant qu’il ne soit trop tard

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *