Ce matin — comme tant d’autres matins — plus d’une heure immobile dans les embouteillages irrationnels de Kinshasa. Le moteur chauffe, les klaxons s’épuisent, le temps se dissout. Et je pense à La Ville cruelle d’Eza Boto/Mongo Beti.
Mais ici la cruauté est d’une oppression de l’absence de l’ordre public, comme une gouvernance de la ville qui a renoncé à la raison de gouverner la ville. Sauf au pouvoir de l’exploiter. Car toute ville est un corps humain. Elle a ses organes, ses nerfs, ses poumons. Ses voies de circulation sont des veines. Quand les veines se bouchent, le corps souffre. Quand elles se ferment, le corps meurt. Kinshasa est en train de faire un infarctus à ciel ouvert. Ses artères sont saturés, ses capillaires rompus, son sang — le peuple en mouvement — n’arrive plus à irriguer la ville.
Ce n’est pas seulement une question de circulation : c’est une crise vitale. Kinshasa a besoin d’un cardiologue de la ville, pas d’un gestionnaire d’urgence ni d’un faiseur de promesses. Quelqu’un qui sache écouter le cœur urbain, lire les flux, comprendre les rythmes, diagnostiquer avant qu’il ne soit trop tard.
Il n’est pas encore trop tard. Mais le temps presse. Kinshasa ne se soigne pas par des slogans. Elle ne se pense pas avec des discours. Elle ne se répare pas avec de la politique — car la politique ne possède ni les outils, ni la rigueur, ni la patience nécessaires pour établir un diagnostic rationnel du corps urbain. La politique administre, elle ne guérit pas.
Il faut repenser Kinshasa avec d’autres langages :
avec les mathématiques, pour mesurer et prévoir ;
avec la géométrie, pour réorganiser l’espace ;
avec la géographie, pour respecter le relief, les eaux, les sols ;
avec la sociologie, pour comprendre les usages réels, les déplacements vécus ;
avec la philosophie, pour poser la question du sens : à quoi sert une ville, sinon à permettre la vie ?
Kinshasa ne mérite pas d’être cette ville cruelle qu’elle est devenue, une ville qui use les corps, vole les heures, épuise les existences avant même qu’elles ne commencent. Elle fut autre chose. Elle peut redevenir autre chose.
La réponse à son équation existe. Elle n’est ni magique ni idéologique. Elle demande du savoir, de la méthode, du courage intellectuel. Elle demande de traiter la ville comme un organisme vivant, non comme un champ de bataille ou un butin.
Kinshasa attend encore son médecin.
Et le cœur bat encore, avant la grande crise, la paralysie totale.
Balufu Bakupa-Kanyinda
