Le recours aux centrales électriques flottantes suscite des critiques. Le débat est nécessaire, mais il doit partir du déficit réel de Kinshasa et du montage économique du projet. Une capacité supplémentaire peut contribuer à soulager une crise structurelle sans prétendre, à elle seule, la résoudre.
À Kinshasa, le manque d’électricité se mesure dans les ateliers à l’arrêt, les commerces alimentés par des groupes électrogènes et les quartiers soumis au délestage. Derrière chaque mégawatt manquant, il y a une activité empêchée, un coût supplémentaire ou un service perturbé. C’est à cette réalité que doit être confronté le débat sur les centrales flottantes.
La critique peut éclairer une décision publique. Encore faut-il qu’elle distingue la nature du problème, la portée de la solution proposée et les responsabilités financières des parties. Présenter d’emblée le projet comme une opération coûteuse et sans intérêt revient à prononcer un verdict avant d’en examiner les pièces.
Un déficit permanent
Selon les données avancées pour défendre le projet, les besoins de Kinshasa avoisinent 1 200 MW, pour une alimentation moyenne de l’ordre de 620 MW. La capitale disposerait ainsi d’à peine plus de la moitié de la puissance nécessaire. Les réductions saisonnières peuvent encore abaisser cette disponibilité autour de 450 MW.
Ces chiffres, qui méritent d’être documentés publiquement, permettent de distinguer deux réalités : une insuffisance permanente de puissance et des fluctuations qui l’aggravent. Le délestage ne naît donc pas uniquement d’un incident ou d’une mauvaise saison. Il traduit aussi un écart durable entre l’offre et les besoins.
Dans ce contexte, apporter une capacité supplémentaire répond bien à une dimension structurelle du problème. Le caractère éventuellement temporaire du dispositif ne rend pas conjoncturel le déficit qu’il contribue à réduire.
Une centrale flottante ne reconstruira pas tout le système électrique. Son intérêt immédiat est plus précis : rendre davantage d’énergie disponible et diminuer une partie des restrictions, sous réserve que le réseau puisse acheminer cette production jusqu’aux consommateurs.
Parle-t-on réellement d’une acquisition ?
Le vocabulaire employé mérite lui aussi d’être clarifié. Acheter une centrale, acheter sa production électrique et accueillir un producteur utilisant le réseau de la SNEL correspondent à des opérations différentes.
D’après les éléments communiqués en soutien au projet, le montage Karpowership–SNEL ne ferait pas supporter à la société nationale l’investissement dans le bateau-centrale. L’énergie serait destinée aux consommateurs finaux, tandis que la SNEL percevrait une rémunération de 13 % pour son passage sur le réseau.
Si ces dispositions sont confirmées par le contrat, présenter l’opération comme une acquisition financée par la SNEL serait inexact. L’analyse doit alors porter sur les conditions de vente de l’électricité, la rémunération du réseau et les obligations de chaque partie.
L’absence d’investissement initial ne suffit toutefois pas à établir l’absence de tout risque. Il faut connaître la base de calcul des 13 %, les charges supportées par la SNEL, les modalités de recouvrement et les garanties éventuellement accordées. Ce sont ces clauses qui permettront de juger l’équilibre économique du projet.
Un contrat qui précède la polémique
Selon les mêmes informations, le contrat de collaboration aurait été signé en 2021 et agréé par l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité en 2022. Le projet s’inscrirait donc dans un processus engagé plusieurs années avant sa mise en œuvre.
Cette chronologie compte. Elle invite à examiner les actes déjà accomplis avant de présenter l’opération comme une décision improvisée. Elle ne dispense cependant pas les responsables de rendre accessibles les éléments nécessaires à la compréhension de leurs engagements.
La discussion sur la compétence des organes doit, elle aussi, être précise. Quel acte est contesté ? Quelle autorisation manquerait ? Quelle obligation aurait été méconnue ? Une objection institutionnelle gagne en force lorsqu’elle désigne une disposition et un fait vérifiables.
La bonne exigence : des résultats et des comptes
Le débat ne doit pas enfermer Kinshasa dans un choix artificiel entre une réponse immédiate et des investissements durables. La capitale a besoin de puissance supplémentaire aujourd’hui, tout en ayant besoin de développer sa production, de renforcer son réseau et d’améliorer la gestion du secteur sur plusieurs années.
Les centrales flottantes doivent être évaluées à cette double échelle. Leur contribution immédiate sera mesurable : puissance effectivement injectée, disponibilité de la production, coût pour les usagers et réduction du délestage. Leur place dans la durée devra également être expliquée : durée du contrat, conditions de sortie et articulation avec les autres investissements.
Voilà les questions qui méritent d’être posées avec insistance. Elles protègent l’intérêt public et permettent de distinguer une solution utile d’un engagement mal conçu.
Kinshasa attend de l’électricité, mais aussi des comptes clairs. Les promoteurs du projet doivent produire les éléments qui établissent son intérêt. Ses détracteurs doivent démontrer les faiblesses qu’ils dénoncent. Entre les deux, le critère décisif reste le service rendu à une capitale dont le déficit électrique freine chaque jour la vie et l’économie.
WAK
