Il est un peu plus de 13 heures lorsque notre équipe franchit les portes du siège de DRC Gold Trading SA. Depuis les hauteurs de cette tour moderne qui domine le fleuve Congo, le regard embrasse simultanément Kinshasa et Brazzaville. À l’intérieur, le décor est élégant sans ostentation. Les lignes sont sobres, les espaces épurés. Une atmosphère qui ressemble à celui qui nous reçoit.








Maître Joseph Maombi Kazibaziba cultive la discrétion. Son ton est posé, son regard attentif. Derrière la retenue du juriste apparaît rapidement la détermination de l’homme d’action engagé dans une bataille dont les enjeux dépassent largement le seul secteur minier.
Car au cœur de notre échange se trouve une matière stratégique : l’or.
Pendant plusieurs heures, le Directeur Général de DRC Gold Trading SA déroule chiffres, analyses et perspectives. Au fil de la conversation se dessine un tableau beaucoup plus vaste que celui d’une entreprise publique. Il est question de souveraineté économique, de sécurité régionale, de gouvernance des ressources naturelles et de la place que la République démocratique du Congo entend occuper dans l’économie mondiale de demain.
Le paradoxe de l’or congolais
Longtemps, l’or artisanal congolais a incarné l’un des plus grands paradoxes économiques du continent.
Alors que la République démocratique du Congo figure parmi les pays les plus riches en ressources aurifères, les exportations officielles d’or artisanal ne dépassaient pas 25 kilogrammes par an avant la création de DRC Gold Trading SA. Une situation qui avait perduré pendant plus de trois décennies.
Dans le même temps, près de 50 tonnes d’or quittaient chaque année le territoire national par des circuits frauduleux parfaitement structurés.
Une partie importante de cette production transitait par les pays voisins avant d’être réexportée vers les marchés internationaux sous d’autres origines. Le Congo produisait l’or mais ne contrôlait ni sa commercialisation, ni sa traçabilité, ni sa valeur ajoutée.
Les pertes pour l’économie nationale étaient considérables.
Cette réalité explique la création de DRC Gold Trading SA, entreprise publique chargée de l’achat, de la commercialisation et de l’exportation de l’or issu de l’exploitation artisanale.
L’ambition était claire : reprendre progressivement le contrôle d’une ressource stratégique et réintégrer dans l’économie formelle une richesse qui échappait largement à l’État.
Trois ans de résultats qui changent la donne
Trois ans plus tard, les premiers résultats témoignent d’une transformation profonde.
Selon les chiffres communiqués par la direction générale, DRC Gold Trading SA a réussi à capter plus de 11 tonnes d’or artisanal à travers les circuits formels.
Cette performance représente plus de 1,5 milliard de dollars injectés dans le circuit économique officiel du pays.
Pour Joseph Kazibaziba, ces résultats demeurent encore modestes au regard du potentiel réel de la RDC. Ils constituent néanmoins une démonstration concrète qu’une autre approche est possible.
L’entreprise a réussi à bâtir progressivement une chaîne d’approvisionnement capable de concurrencer les réseaux informels qui dominaient historiquement le secteur.
Mieux encore, elle a permis au pays de commencer à récupérer une partie de la valeur générée par sa propre production aurifère.
La bataille de la souveraineté
Au-delà des chiffres, c’est une bataille de souveraineté qui se joue.
Depuis plusieurs décennies, l’or artisanal alimente des circuits transfrontaliers complexes où interviennent négociants, trafiquants, réseaux de blanchiment et intermédiaires internationaux.
Le phénomène dépasse largement la simple fraude fiscale.
Lorsque l’or congolais quitte clandestinement le territoire pour être exporté sous une autre nationalité, la RDC perd non seulement des recettes mais également une part de son influence économique.
La formalisation de la filière devient ainsi une question de souveraineté nationale.
L’objectif poursuivi par DRC Gold Trading est simple dans son principe : offrir aux exploitants artisanaux un circuit officiel suffisamment crédible, transparent et compétitif pour attirer progressivement les volumes aujourd’hui captés par les réseaux parallèles.
Trois piliers pour reconstruire la confiance
Selon le Directeur Général, la réussite de cette stratégie repose sur trois piliers fondamentaux.
Le premier est la crédibilité.
Dans un secteur longtemps dominé par l’informel, la confiance constitue un capital essentiel. Les producteurs doivent avoir l’assurance que les engagements pris seront respectés.
Le deuxième pilier est la traçabilité.
Les marchés internationaux accordent désormais une importance croissante à l’origine des minerais. La capacité à démontrer la provenance légale et responsable de l’or est devenue une condition incontournable pour accéder aux grandes places de négoce mondiales.
Le troisième pilier repose sur la transparence commerciale.
L’objectif est de permettre aux exploitants artisanaux, négociants et coopératives minières d’accéder à des circuits officiels tout en bénéficiant de conditions compétitives.
Cette approche répond aux exigences internationales relatives aux minerais responsables et contribue à améliorer progressivement l’image de l’or congolais sur les marchés mondiaux.
Une filière désormais structurée
L’une des réalisations majeures de ces trois dernières années réside dans la structuration progressive de toute la chaîne d’approvisionnement.
DRC Gold Trading SA a engagé un vaste travail d’organisation du secteur artisanal.
Parmi les avancées les plus significatives figurent :
• la bancarisation des opérations financières ;
• l’encadrement des creuseurs artisanaux, négociants et coopératives minières ;
• le déploiement progressif de comptoirs d’achat ;
• l’ouverture de représentations provinciales ;
• le renforcement des mécanismes de conformité ;
• l’installation d’une première raffinerie pilote à Kalemie.
Aujourd’hui, l’entreprise dispose de douze succursales réparties dans neuf provinces du pays.
Cette présence territoriale constitue un élément essentiel de la stratégie de proximité développée par l’entreprise.
Les responsables de DRC Gold Trading estiment en effet que la lutte contre la fraude ne peut être gagnée depuis Kinshasa uniquement. Elle exige une présence directe au plus près des zones de production.
La confiance de la Banque centrale
Cette montée en puissance a produit un autre effet majeur.
Grâce à sa maîtrise de la chaîne d’approvisionnement et à ses mécanismes de traçabilité, DRC Gold Trading SA a été retenue par la Banque Centrale du Congo pour assurer l’approvisionnement en or destiné aux réserves nationales.
Cette décision constitue un signal fort.
Elle traduit la confiance accordée à l’entreprise dans la gestion d’un actif stratégique appelé à jouer un rôle croissant dans la politique monétaire et financière du pays.
Repenser la gouvernance de l’artisanat minier
L’entretien met également en lumière une réflexion plus profonde sur la place de l’exploitation artisanale dans l’économie congolaise.
Pour les responsables de DRC Gold Trading, l’artisanat minier ne peut être administré selon les mêmes logiques que l’industrie minière classique.
Le secteur mobilise plusieurs centaines de milliers d’acteurs répartis sur l’ensemble du territoire national.
Il obéit à des réalités économiques, sociales et communautaires très différentes de celles des grandes compagnies minières.
Cette spécificité appelle des mécanismes de gouvernance adaptés, capables de répondre aux défis particuliers du secteur : organisation des coopératives, financement des exploitants, sécurité des sites, encadrement des communautés minières et amélioration de la traçabilité.
Le pari de 2030
Mais la partie la plus ambitieuse de notre entretien concerne l’avenir.
À travers son Plan stratégique 2025-2030, DRC Gold Trading SA porte une vision qui dépasse désormais le simple cadre de la formalisation de l’or artisanal.
L’objectif affiché par Joseph Kazibaziba est de faire de Kinshasa une véritable plaque tournante du négoce aurifère en Afrique.
Au cœur de cette ambition figure l’implantation, dans la Zone Économique Spéciale de Maluku, d’une raffinerie nationale répondant aux standards de la London Bullion Market Association (LBMA), la référence mondiale la plus exigeante dans le secteur de l’or.
Une telle infrastructure permettrait à la RDC de franchir une étape décisive : ne plus seulement produire et exporter de l’or brut, mais intégrer davantage de valeur ajoutée sur son propre territoire.
L’ambition est assumée.
Positionner progressivement la RDC parmi les grandes places internationales de l’or, aux côtés de centres reconnus comme Dubaï ou Anvers.
À l’horizon 2030, l’entreprise vise la captation de 50 tonnes d’or par an.
Un objectif qui peut sembler audacieux mais qui correspond davantage au potentiel réel du pays qu’aux performances historiques enregistrées jusqu’ici.
Une entreprise en pleine expansion
Cette montée en puissance nécessite également des ressources humaines adaptées.
Depuis plusieurs semaines, DRC Gold Trading SA a lancé un vaste processus de recrutement à Kinshasa ainsi que dans ses différentes succursales à travers le pays.
Selon la direction générale, cette opération est conduite sous le signe de la transparence, de la méritocratie et de l’égalité des chances.
Joseph Kazibaziba supervise personnellement ce processus afin de garantir l’équité et la sélection des profils les plus compétents.
L’objectif est de constituer les équipes capables d’accompagner la prochaine phase de croissance de l’entreprise.
Une nouvelle doctrine économique ?
Au terme de cet échange, une conviction s’impose.
La question de l’or artisanal dépasse désormais le cadre du secteur minier.
Elle touche aux fondements mêmes de la souveraineté économique congolaise.
Pendant longtemps, les débats sur les ressources naturelles se sont concentrés sur les grands projets industriels et les investissements étrangers.
L’expérience menée par DRC Gold Trading SA révèle qu’une autre bataille se joue dans l’économie artisanale, là où se croisent création de richesse, emploi local, sécurité régionale et gouvernance publique.
À travers la formalisation progressive de l’or artisanal, la République démocratique du Congo expérimente peut-être l’une des voies les plus prometteuses pour réconcilier exploitation des ressources naturelles et intérêt national.
Les premiers résultats sont visibles.
Le véritable test se mesurera cependant dans les années à venir : la capacité du pays à reprendre durablement le contrôle de sa chaîne de valeur aurifère et à transformer cette richesse naturelle en puissance économique.
Au regard de l’ambition affichée et des premiers acquis enregistrés, la bataille de l’or artisanal apparaît aujourd’hui comme l’un des chantiers les plus stratégiques de la RDC contemporaine.
Après cet entretien et surtout ayant confronté les données reçues à des sources indépendantes il nous est apparu évident que la paix dans la région des grands lacs dépendra aussi de la gouvernance dans le secteur aurifère . Nous avions la conviction que notre interlocuteur avait la même lecture .
William Albert Kalengay
