DIALOGUE NATIONAL :TSHISEKEDI VEUT ROMPRE AVEC LA RÉPUBLIQUE DES ARRANGEMENTS

En annonçant un dialogue qui partira des 26 provinces, sans suspension des institutions ni remise en cause des mandats électifs, et en refusant que la lutte armée devienne une voie d’accès à la légitimité politique, Félix Tshisekedi tente de rompre avec une vieille mécanique congolaise : celle des crises qui se terminent par un partage du pouvoir. Derrière l’annonce du dialogue se dessine ainsi une ambition plus importante : transformer une nouvelle concertation politique en processus de refondation de l’État. Une ambition considérable, dont la crédibilité dépendra cependant de l’inclusivité du processus, de l’indépendance de son organisation et surtout de la capacité à appliquer les résolutions qui en sortiront.

Il fallait probablement commencer par là : reconnaître que la République démocratique du Congo ne manque pas d’accords politiques.

Elle en a même beaucoup produit.

De la Conférence nationale souveraine aux différents processus de paix, en passant par les négociations, concertations, dialogues et arrangements politiques qui ont accompagné les grandes crises de son histoire récente, le Congo a développé une remarquable capacité à réunir ses acteurs lorsque la République paraît au bord de la rupture.

Le problème est ailleurs.

Ces compromis ont souvent permis de sortir momentanément d’une crise sans nécessairement supprimer les conditions qui préparaient la suivante.

C’est précisément sur ce constat que Félix Tshisekedi a construit l’essentiel de son adresse à la Nation de ce jeudi 27 août.

En annonçant un « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État », le chef de l’État n’a pas seulement accepté le principe d’une concertation entre Congolais.

Il a surtout tenté d’en modifier la philosophie.

Car le véritable message politique de son discours pourrait tenir dans une formule : le dialogue ne doit plus être la salle d’attente d’un nouveau partage du pouvoir.

LE PROCÈS D’UNE VIEILLE MÉTHODE CONGOLAISE

C’est probablement la partie la plus intéressante du discours présidentiel.

Félix Tshisekedi ne conteste pas l’utilité historique des dialogues qui ont permis au pays de surmonter plusieurs moments de rupture. Mais il en souligne implicitement les limites.

Pendant trop longtemps, la résolution des crises congolaises a été dominée par une logique essentiellement politique : identifier les protagonistes, établir le rapport des forces, négocier un compromis et redistribuer des positions institutionnelles.

L’urgence imposait souvent cette méthode.

Mais elle a aussi produit un effet pervers : l’État sortait parfois affaibli du compromis qui était censé le sauver.

Plus grave encore, l’histoire politique congolaise a parfois donné le sentiment que la violence pouvait devenir un moyen d’accélération politique.

Prendre les armes, créer un rapport de force militaire, contrôler un territoire, entrer en négociation puis obtenir une reconnaissance politique ou institutionnelle.

C’est contre cette mécanique que le discours présidentiel tente d’établir une nouvelle doctrine.

Et c’est probablement là que se trouve la rupture la plus importante annoncée jeudi soir.

LE FUSIL NE DOIT PLUS DEVENIR UN BULLETIN DE VOTE

La formule n’est pas présidentielle, mais elle résume l’esprit du dispositif.

Félix Tshisekedi établit une frontière : aucune conquête militaire ne devrait pouvoir être convertie en légitimité politique.

Le principe est lourd de sens dans l’histoire récente de la RDC.

Le chef de l’État affirme qu’aucun Congolais ne doit être exclu du dialogue en raison de ses opinions, de son appartenance politique, de son origine ou de ses critiques. Mais cette inclusivité trouve sa limite lorsque l’acteur concerné combat la République par les armes, occupe une partie du territoire ou administre illégalement des entités de l’État.

Dans les conditions actuelles, cette doctrine écarte donc l’AFC/M23 du dialogue national en tant que composante politique. Les questions directement liées à cette rébellion restent renvoyées au processus de Doha. (actualite.cd⁠)

Cette distinction est fondamentale.

Elle signifie que Kinshasa veut désormais séparer la négociation destinée à arrêter une guerre de la concertation destinée à réformer la République.

Doha traite du conflit armé.

Washington traite principalement de la dimension interétatique et régionale de la crise.

Le dialogue national, lui, doit traiter des fractures internes du Congo.

Cette architecture permet au pouvoir de défendre simultanément la recherche de la paix et le principe de continuité constitutionnelle.

DIALOGUER SANS RENVERSER LA TABLE

Sur ce point, Félix Tshisekedi a voulu fermer une autre porte.

Le dialogue annoncé ne conduira ni à une transition politique ni à la suspension des institutions. Il ne doit pas davantage remettre en cause les mandats issus des élections de 2023.

Les institutions doivent continuer à fonctionner jusqu’au terme constitutionnel de leurs mandats.

Cette précision n’est pas anodine.

Car dans l’histoire politique congolaise, la perspective d’un dialogue national a souvent immédiatement suscité une autre interrogation : qui perdra quoi et qui gagnera quoi ?

Le Président tente cette fois de modifier la question.

Il ne s’agirait plus de savoir comment redistribuer le pouvoir, mais comment réparer l’État.

La nuance est considérable.

Reste maintenant à savoir si les différentes composantes de l’opposition accepteront cette définition du dialogue.

Car si le pouvoir considère que les institutions issues des élections constituent un acquis non négociable, certaines forces politiques pourraient être tentées de considérer précisément la gouvernance, le processus électoral, l’espace démocratique ou le fonctionnement des institutions comme des sujets devant pouvoir être débattus.

C’est ici que commencera probablement la véritable bataille politique autour du dialogue : non pas sur son principe, mais sur son périmètre.

LA GRANDE INNOVATION : FAIRE PARTIR LE DIALOGUE DU CONGO RÉEL

Il existe cependant dans le dispositif annoncé une innovation qui mérite attention.

Le dialogue ne doit pas commencer à Kinshasa.

Il doit commencer dans les 26 provinces.

Avant les assises nationales, des forums préliminaires doivent réunir populations, autorités locales, élus, majorité, opposition, société civile, confessions religieuses, autorités coutumières, milieux professionnels, économiques, universitaires et différentes catégories sociales.

Ces consultations devront notamment identifier les causes locales de l’insécurité, les conflits fonciers et coutumiers, les tensions communautaires, les insuffisances administratives, les inégalités et les obstacles au développement.

Les conclusions provinciales seront ensuite consolidées dans une synthèse nationale destinée à alimenter les assises de Kinshasa.

Si cette méthode est effectivement respectée, elle pourrait modifier profondément la nature du dialogue.

Car l’une des faiblesses historiques des grandes négociations congolaises a souvent été leur hyperpolitisation.

Quelques dizaines de responsables négocient au sommet de l’État pendant que le pays réel attend les conclusions.

Cette fois, le Président propose d’inverser la pyramide.

Kinshasa ne devrait plus produire seule la parole nationale ; elle devrait recueillir une parole produite dans le pays.

C’est probablement l’idée institutionnellement la plus intéressante du discours.

Mais elle contient aussi un risque.

Si les consultations provinciales deviennent de simples cérémonies destinées à légitimer des conclusions déjà écrites à Kinshasa, toute l’innovation disparaîtra.

Le sérieux du processus se mesurera donc à la liberté des débats dans les provinces, à la représentativité des participants et surtout à la capacité des préoccupations locales à modifier réellement l’agenda national.

LA PAIX, MAIS PAS L’OUBLI

Félix Tshisekedi introduit également une autre dimension : celle des victimes.

Pendant plusieurs décennies, les accords de paix congolais ont été construits prioritairement autour des protagonistes du conflit.

Il fallait convaincre ceux qui possédaient des armes de les déposer.

Mais une question demeurait souvent secondaire : que deviennent ceux qui ont subi ces armes ?

Le discours présidentiel tente de rééquilibrer cette approche.

La porte de la réintégration n’est pas totalement fermée aux combattants qui renonceraient réellement et de manière vérifiable à la violence. Mais le Président exclut une amnistie générale susceptible d’effacer les crimes de guerre, crimes contre l’humanité, génocide ou violences sexuelles graves.

La réconciliation ne devrait donc plus signifier l’effacement automatique de la responsabilité.

C’est une évolution importante.

Parce qu’un État ne se reconstruit pas seulement en réconciliant les élites.

Il se reconstruit aussi en restaurant le sentiment de justice chez ceux qui ont subi la violence.

UN DISCOURS QUI REPREND AUSSI L’INITIATIVE POLITIQUE

Il serait toutefois incomplet de lire l’adresse présidentielle uniquement comme une réflexion institutionnelle.

C’est également un acte politique.

Depuis plusieurs mois, l’idée du dialogue circule dans le débat national. Opposition, confessions religieuses, société civile et différentes personnalités politiques ont développé leurs propres propositions.

En prenant lui-même l’initiative, Félix Tshisekedi accepte donc le principe du dialogue tout en cherchant à en définir les règles.

Le Président reprend ainsi la main.

Il fixe le lieu : le territoire national.

Il fixe la philosophie : la refondation de l’État.

Il fixe une ligne rouge : pas de légitimation politique de la lutte armée.

Il fixe une autre limite : pas de remise en cause des institutions issues des urnes.

Et il fixe une méthode : partir des provinces avant d’arriver à Kinshasa.

Politiquement, la manœuvre est importante.

Mais elle comporte une contradiction qu’il faudra résoudre.

Le pouvoir peut convoquer un dialogue.

Il ne peut pas, à lui seul, fabriquer sa légitimité.

Cette légitimité dépendra de ceux qui accepteront d’y participer et des conditions dans lesquelles ils pourront s’exprimer.

LE PREMIER TEST SERA LA DÉCRISPATION

C’est pourquoi les mesures de confiance annoncées seront déterminantes.

Le Président a indiqué que le gouvernement devra préparer des mesures de décrispation politique et créer les conditions permettant le retour et la participation de Congolais actuellement en marge de l’unité nationale.

Ce point pourrait devenir central.

Un dialogue peut être juridiquement régulier, institutionnellement organisé et matériellement réussi tout en échouant politiquement si une partie significative de la Nation considère qu’elle n’y entre pas à armes démocratiques égales.

La décrispation ne sera donc pas un détail préalable au dialogue.

Elle sera le premier indicateur de sa sincérité.

TROIS MOIS POUR NE PAS RECOMMENCER TRENTE ANS PLUS TARD

Le Président fixe par ailleurs une durée maximale de trois mois au processus et annonce qu’il devra déboucher sur un Pacte national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État.

Plus intéressant encore : les engagements devraient être accompagnés d’une matrice publique précisant les institutions responsables, les calendriers d’exécution et les résultats attendus. Un mécanisme de suivi ainsi que des rapports périodiques sont également annoncés. (actualite.cd⁠)

C’est peut-être ici que se jouera finalement l’essentiel.

Car le Congo n’a jamais véritablement souffert d’un déficit de résolutions.

Il souffre davantage d’un déficit d’exécution.

Des conférences ont été organisées.
Ok Des accords ont été signés.
Des recommandations ont été formulées.
Des engagements ont été pris.
Et pourtant, plusieurs causes profondes des crises sont demeurées.

Le véritable changement ne consistera donc pas à produire un accord supplémentaire.

Il consistera à produire le premier accord dont l’exécution devient aussi importante que la signature.

DE LA RÉPUBLIQUE DES ARRANGEMENTS À LA RÉPUBLIQUE DES INSTITUTIONS ?

C’est finalement toute la question posée par le discours de Félix Tshisekedi.

Pendant plusieurs décennies, chaque grande crise congolaise a semblé appeler son dialogue, chaque dialogue son compromis et chaque compromis une nouvelle redistribution politique.

Cette méthode a parfois sauvé la paix.

Mais elle a rarement guéri l’État.

En proposant de déplacer le dialogue du partage du pouvoir vers la refondation institutionnelle, Félix Tshisekedi tente donc quelque chose de plus ambitieux qu’une simple concertation politique.

Il propose implicitement de changer la grammaire de résolution des crises congolaises.

Passer de la République des arrangements à la République des institutions.

Le pari est considérable.
Mais il ne sera gagné ni par la puissance du discours ni par la qualité des intentions.
Il faudra que l’opposition puisse réellement contredire.
Que les provinces puissent réellement parler.Que les victimes puissent réellement être entendues.
Que les institutions puissent réellement être réformées.
Que les engagements puissent réellement être mesurés.
Et surtout que personne, majorité comme opposition, ne considère le dialogue comme une simple étape tactique vers la prochaine bataille politique.
Car au bout du compte, la réussite de ces assises ne se mesurera ni au nombre de participants ni à la solennité de la cérémonie de clôture.

Elle se mesurera à une question beaucoup plus simple :

la prochaine crise congolaise obligera-t-elle encore la République à recommencer exactement le même dialogue ?

Si la réponse est non, alors le rendez-vous annoncé ce 27 août aura peut-être marqué un tournant.

Si la réponse est oui, le Congo aura simplement ajouté un nouvel accord à la longue bibliothèque de ses occasions manquées.

Géopolis

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *