Je suis assis dans un café, il est 9 h 57 ici à Yokohama, une ville du Japon, située à plus de trente kilomètres de Tokyo. Chez Tullys café les tables sont toutes occupées et personne ne me regarde car ici une forme de vie policée est en cours de téléchargement. Je regarde les personnes autour de moi et la notion de distance s’impose à moi comme une vraie réalité. Ici on est loin de Kinshasa, si loin que l’on se rend bien compte que les tragédies de l’Afrique centrale touchent à peine ces autres hommes qui sont pourtant contemporains de notre histoire.
Je suis assis à un endroit où je peux voir des voitures circuler et des passants se déplacer dans toutes les directions. Une chose me frappe, et pourtant nous sommes au pays de la Toyota, ces 4×4 qui font la loi sur nos routes, véhicules utilisés beaucoup par nos autorités. Voilà ici je ne les vois pas, c’est pourtant ici qu’ils devaient être partout. Et non. Ce sont plutôt des véhicules fonctionnels qui tournent et qui vont partout avec des taxis qui rappellent les années 50 par leur design.
Le Japon c’est effectivement l’une des destinations les plus éloignées au départ de Kinshasa. Il nous a fallu plus de 24 heures de vol pour arriver à Tokyo. Parti de Kin le jeudi à 13 h 30 nous avons fait un vol direct de 4 h jusqu’à Addis Abeba. De là, un autre de plus de 11 heures jusqu’à Séoul pour une escale d’une heure. Le dernier pont se fera de la capitale coréenne jusqu’à Tokyo après deux heures de vol. À cela s’ajoute huit heures de décalage horaire. Sorti de ce périple, on a l’impression d’avoir accédé à une autre dimension de la vie et notre perception de la réalité se relativise.
Comment ce pays, sans ressources naturelles, a pu se hisser au sommet de
l’économie mondiale et parvenir à construire une économie qui soit si résiliente au point de réunir tout le continent africain sous le concept de la Ticad ? C’est d’ailleurs pour couvrir sa neuvième édition que nous sommes ici au pays du Soleil levant.
Difficile de ne pas faire la comparaison avec nos économies africaines basées sur l’exploitation des matières premières. Ici l’effort est mis sur l’éducation, le cerveau humain qui est exploité comme une mine d’or. Les japonais sont passés maître de l’innovation technologique et ont su s’insérer dans cette mouvance mondiale qui veut que celui qui sait, peut agir efficacement sur la réalité. Privé des moyens politiques au niveau mondial car n’étant pas membre permanent du Conseil de Sécurité, le Japon s’est construit sur des valeurs traditionnelles, une monarchie constitutionnelle, mais aussi sur une démocratie parlementaire qui active le dynamisme de son peuple dans le cadre d’une identité assumée.
Les deux structures forment le Ying et le Yang de cette civilisation qui défie les pronostics du monde entier.
Assis à cette table de café Tullys, je vois défiler les pans entiers de l’histoire de ce peuple qui est d’ailleurs le seul qui a subi les affres de l’explosion nucléaire à la fin de la deuxième guère mondiale. Brisé, humilié, mis au ban des Nations pour son rôle aux côtés de l’Allemagne Nazie, le Japon s’est reconstruit peu à peu, en utilisant ce qu’il avait à disposition: son peuple discipliné et courageux.
Aujourd’hui, par la force de leur mental de fer, ils sont devenus une Voix, celle de la coopération avec l’Afrique et celle de l’égalité d’avec les puissances mondiales.
Le Congo de Lumumba devait s’en s’inspirer en se dotant de manière consciente et volontariste d’une élite savante, des hommes et des femmes qui vont décider de transformer cette Nation par la maîtrise des sciences et des technologies. Elle doit reformer son système éducatif pour que celui-ci s’ancre dans les deux branches, à savoir les valeurs traditionnelles d’un côté, et les conquêtes technologiques de l’autre. La RD Congo, c’est le Wakanda de demain, cette nation qui croit en elle même et qui a fait de ses ressources naturelles la force de son progrès.
Revenons à la Ticad et à la réalité. Je me
rends compte que le Japon veut revenir dans le secteur minier grâce à un futur investissement dans le Kongo Central autour du Manganèse. Ceci sera un pas décisif dans la politique de diversification que le Gouvernement Suminwa met en place. Ce retour du Japon après des décennies d’interruption dans les mines depuis l’expérience de la Sodimza, vers la frontière zambienne, va permettre inévitablement un transfert de
Technologie.
Le Japon a développé une culture de l’optimisation dans l’affectation des ressources. Un territoire exigu mais une grande population, une utilisation rationnelle de l’espace et une présence de l’Etat qui rassure, mais qui dissuade aussi. C’est dans cette optique que le Congo peut tirer profit de sa coopération avec l’empire du Soleil levant qui a réussi à exister dans un environnement pas toujours paisible, avec des voisins qui ne sont pas de petites nations comme les deux Corées, la Chine et plus loin, la Russie.
Il est temps de finir mon café et de rejoindre d’autres confrères pour entamer ce voyage autour de la neuvième Ticad.
W_Albert Kalengay