Dialogue national en RDC : La paix à quel prix ?

Entre les lignes rouges de Félix Tshisekedi, la condamnation judiciaire de Joseph Kabila, les exigences de l’opposition et la poursuite des combats dans l’Est, l’appel de la C64 au dialogue national inclusif se heurte à une équation redoutable : comment négocier la paix sans transformer la rébellion en raccourci vers le pouvoir ?

La Coalition Article 64 (C64) a choisi Rome pour relancer une initiative politique dont Kinshasa peine à définir les contours. À l’issue de son conclave, le 27 octobre, cette plateforme de l’opposition annonce vouloir rencontrer séparément Félix Tshisekedi et Joseph Kabila afin de rechercher une « issue congolaise à la crise ». Mais entre cette volonté affichée et la tenue effective des rencontres, le chemin reste long. Aucun calendrier n’a été communiqué et aucun accord des deux personnalités n’a été annoncé.

La difficulté tient moins à la nécessité du dialogue, dont plusieurs acteurs reconnaissent l’importance, qu’aux conditions de sa mise en œuvre. Qui doit s’asseoir à la table ? Sur quels sujets ? Avec quelles garanties ? Et surtout, quelles limites ne peuvent être franchies au nom de la paix ?

La C64 elle-même place le débat sur deux terrains sensibles. Elle s’oppose à toute remise en cause des dispositions constitutionnelles encadrant l’exercice du pouvoir, notamment la limitation des mandats présidentiels. Dans le même temps, elle condamne le recours aux armes pour conquérir le pouvoir. Une double exigence qui l’oblige à expliquer comment un dialogue inclusif pourrait associer les protagonistes de la crise sans banaliser les violations de l’ordre constitutionnel ou consacrer les gains obtenus par la force.

Tshisekedi face au dilemme des concessions

Pour Félix Tshisekedi, la question ne saurait se réduire à accepter ou à refuser une rencontre. Elle touche à la conception même de l’autorité de l’État. Le pouvoir congolais entend éviter la répétition des arrangements politiques et militaires du passé, au cours desquels l’intégration de combattants dans les forces nationales a souvent été présentée comme un instrument de pacification.

Mais cette formule soulève aujourd’hui une question fondamentale : peut-on durablement mettre fin à une rébellion sans discuter avec ceux qui la dirigent, tout en refusant que la prise des armes ouvre automatiquement la voie à des postes dans l’armée, à des responsabilités politiques ou à une forme d’impunité ?

L’inclusion dans un dialogue ne signifie pas nécessairement l’acceptation de toutes les revendications des participants. Elle peut permettre de discuter du cessez-le-feu, du désarmement, de la démobilisation, du retour des déplacés et du rétablissement de l’autorité de l’État. En revanche, une intégration militaire automatique, sans examen des responsabilités individuelles ni garanties institutionnelles, poserait un problème distinct.

C’est là que se joue une partie de la crédibilité du processus : distinguer la négociation politique, indispensable à la recherche d’une sortie de crise, des décisions judiciaires et des conditions professionnelles ou sécuritaires applicables à ceux qui voudraient rejoindre les institutions nationales.

Kabila, acteur politique ou obstacle judiciaire ?

Le cas de Joseph Kabila complique davantage l’équation. L’ancien président a été condamné à mort par contumace par la Haute Cour militaire, le 30 septembre 2025, dans une affaire comprenant notamment des accusations liées à l’AFC/M23. Il a contesté les accusations portées contre lui et dénoncé un traitement judiciaire politiquement motivé. Cette décision judiciaire ne peut être ignorée dans l’hypothèse d’un rapprochement politique.

Dès lors, que pourrait produire une éventuelle rencontre avec Félix Tshisekedi ? Une reprise du dialogue entre deux figures majeures de l’histoire politique récente du pays ? Une démarche destinée à réduire les tensions ? Ou une tentative de trouver une issue à une crise dont les dimensions dépassent désormais leurs relations personnelles ?

La question est encore plus délicate lorsqu’elle concerne les cadres et les combattants de la rébellion. Une rencontre entre responsables politiques ne suffirait pas à régler leur sort. Il faudrait déterminer les conditions du désarmement, le traitement des personnes poursuivies pour des crimes présumés, les garanties de sécurité et les modalités du retour de l’administration dans les zones affectées par les combats.

La paix ne peut être confondue avec une amnistie générale, pas plus que la recherche de responsabilités pénales ne dispense de réfléchir aux moyens de faire cesser les hostilités. Ces deux exigences peuvent entrer en tension, mais elles ne sont pas nécessairement incompatibles.

Ambongo, la CENCO, l’ECC et l’Union africaine : quelle capacité de médiation ?

À Assise, en Italie, le 26 octobre, le cardinal Fridolin Ambongo a lui aussi appelé à un dialogue national inclusif. Pour l’archevêque de Kinshasa, la seule force militaire ne permettra pas de ramener une paix durable. Il a également dénoncé les préalables et les exclusions qui, selon lui, bloquent le processus.

Cette intervention donne un relief particulier à la démarche de la C64. La CENCO et l’Église du Christ au Congo (ECC) ont déjà porté des initiatives de dialogue. Leur connaissance des réalités nationales, leurs réseaux locaux et leur capacité à parler aux différents camps peuvent contribuer à restaurer un minimum de confiance. Mais leur influence morale ne garantit pas, à elle seule, l’adhésion des protagonistes.

Leur marge de manœuvre dépendra notamment de leur capacité à clarifier le mandat du dialogue, à obtenir des engagements vérifiables et à éviter que la médiation ne soit réduite à une tribune de plus pour des positions irréconciliables.

L’Union africaine et les dirigeants de la région des Grands Lacs disposent, pour leur part, de leviers diplomatiques que les acteurs nationaux ne possèdent pas toujours. Leur rôle pourrait consister à coordonner les initiatives, à faciliter des engagements de sécurité et à veiller à ce que les démarches de Doha, de Washington et les efforts africains ne se concurrencent pas. Mais une médiation crédible suppose aussi que les engagements régionaux soient respectés et que les responsabilités dans la poursuite des hostilités soient abordées sans ambiguïté.

Si les armes continuent de parler

L’hypothèse d’une poursuite des opérations militaires reste entière. Les FARDC et les groupes Wazalendo qui les appuient affrontent l’AFC/M23 dans un Est où les lignes de front demeurent mouvantes. L’AFC/M23 conserve un contrôle étendu sur des territoires du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, tandis que des affrontements et des contre-offensives continuent d’être signalés.

Les accusations de soutien rwandais à la rébellion, documentées par des acteurs internationaux et rejetées par Kigali, donnent au conflit une dimension régionale qui complique toute solution strictement congolaise. Les efforts diplomatiques n’ont pas empêché la reprise ou la poursuite des combats dans plusieurs secteurs.

Dans ces conditions, les rapports de force militaires pèseront nécessairement sur les calculs politiques. Chaque avancée territoriale peut renforcer les exigences d’un camp ; chaque revers peut modifier ses attentes. Mais il serait hasardeux de déduire de la situation actuelle l’issue d’une guerre dont l’évolution reste incertaine.

La poursuite des combats peut aussi accroître le coût humain, fragiliser davantage les institutions et réduire l’espace disponible pour un compromis. À l’inverse, un dialogue mal préparé, sans garanties ni mécanismes de contrôle, risquerait de ne produire qu’une accalmie temporaire.

La question n’est donc pas seulement de savoir qui peut gagner militairement, mais quel ordre politique et sécuritaire pourrait émerger d’une éventuelle négociation.

La C64 peut-elle faire bouger les lignes ?

En annonçant vouloir rencontrer séparément Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, la C64 tente de se positionner comme un intermédiaire politique. Sa déclaration lui permet de rappeler ses exigences constitutionnelles tout en plaidant pour une solution négociée. Mais elle devra aller au-delà de l’appel de principe : proposer une méthode, préciser les objectifs du dialogue et montrer comment concilier inclusion, intégrité territoriale, justice et refus de la conquête du pouvoir par les armes.

Le cardinal Ambongo, la CENCO, l’ECC, l’Union africaine et les partenaires régionaux peuvent contribuer à ouvrir une porte. Aucun ne peut toutefois se substituer à la volonté des protagonistes ni garantir, seul, l’application d’un accord.

Le véritable test sera de savoir si les acteurs acceptent de discuter sans faire du dialogue un instrument de légitimation politique, de survie au pouvoir ou de consolidation des positions acquises par la force.

Au fond, l’équation congolaise tient en deux exigences difficiles à dissocier : comment négocier avec ceux qui combattent sans récompenser la rébellion, et comment défendre l’État sans fermer toute voie politique à la paix ?

La C64 a lancé son initiative. Reste à savoir si les principaux acteurs accepteront d’en faire le point de départ d’un processus concret, ou si les lignes rouges politiques et les rapports de force militaires continueront de dicter le rythme de la crise.

José-Junior OWAWA

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *