Grand reportage | Mbujimayi : Quand la volonté humaine rend à une ville le visage de sa dignité

Il est des villes que l’on croit connaître jusqu’au jour où elles nous obligent à les regarder autrement. Mbujimayi est en train de devenir l’une d’elles. Pour celui qui y revient après une longue absence, la surprise est saisissante. Dans les avenues réaménagées, sur les chaussées asphaltées, à travers les perspectives qui se dégagent, quelque chose change : le paysage urbain, mais aussi la manière dont cette ville peut désormais se raconter.

Une certaine pudeur accompagne cette découverte. Comment expliquer qu’une cité associée à tant de richesses et à une telle énergie humaine ait aussi longtemps présenté un visage aussi éloigné de ses possibilités ? Pendant des décennies, le contraste entre le génie kasaïen tant célébré et l’état de sa principale ville a nourri l’incompréhension, parfois même la moquerie.

Certains avaient fait des migrations kasaïennes le prétexte d’un procès collectif : les Baluba partiraient ailleurs parce qu’ils seraient incapables de construire chez eux. Ce jugement réducteur confondait les capacités d’une population avec les conditions nécessaires au développement de son territoire. Une ville a besoin d’investissements, de services publics, de continuité et de décisions suivies d’exécution. La transformation actuelle de Mbujimayi rappelle cette évidence.

Le changement le plus immédiatement visible concerne la voirie. En février 2026, trente-cinq kilomètres de routes urbaines modernisées ont été officiellement remis à l’Office des voiries et drainage, après trois années de travaux. Asphaltage, marquage au sol et éclairage public ont redessiné plusieurs artères principales. Pour les habitants comme pour les visiteurs, ces réalisations donnent une consistance nouvelle à la promesse de modernisation.

D’autres interventions prolongent cet effort. En juin, l’asphaltage de la traversée urbaine de la RN1 a démarré sur un projet de près de huit kilomètres, entre le rond-point Petrombu et le pont Lubilanji. Le programme prévoit quatre bandes de circulation, des trottoirs et des caniveaux : des équipements dont l’utilité se mesure autant dans les déplacements quotidiens que dans la protection de la chaussée.

À parcourir les axes réaménagés, on découvre une ville dont les lignes se précisent et dont les distances semblent moins éprouvantes. Lors de mon passage, la fluidité de la circulation m’a particulièrement frappé. Cette respiration urbaine est appréciable. Elle invite aussi à penser dès maintenant l’organisation des transports, la place des piétons et la sécurité routière, avant que l’accroissement du trafic ne rende ces questions plus difficiles à résoudre.

Mais la route prend toute sa valeur lorsqu’elle relie la ville à ce qui la fait vivre. L’axe Mbujimayi–Mwene-Ditu, engagé dans un programme de modernisation par phases, occupe à cet égard une place stratégique. Son amélioration doit permettre de faciliter les échanges et de mieux articuler la capitale du Kasaï-Oriental à son environnement économique.

Il faut regarder ces liaisons avec les yeux du commerçant, du cultivateur, du transporteur ou de la mère de famille. Une route praticable peut réduire les délais, limiter les pertes de marchandises et rendre les approvisionnements plus réguliers. Le désenclavement devrait ainsi se traduire jusque dans les marchés, les ateliers et les budgets des ménages.

L’électricité constitue l’autre condition décisive de cette transformation. Mbujimayi bénéficie d’une alimentation provenant notamment de la centrale de Tubi Tubidi, dans le territoire de Miabi. La desserte reste toutefois fragile : l’effondrement de pylônes, fin avril 2026, a provoqué une interruption dans une partie de la ville, avant le rétablissement de la ligne annoncé en mai. Ces incidents rappellent combien la sécurisation du réseau compte autant que la disponibilité de l’énergie.

Pour une ville qui veut développer ses activités, le courant doit devenir un service sur lequel on peut compter. Derrière cette exigence se trouvent des ateliers qui doivent produire, des commerces qui doivent conserver leurs marchandises, des écoles qui doivent fonctionner et des structures sanitaires qui doivent soigner. L’accès à l’eau potable appartient à la même ambition : la transformation urbaine doit entrer jusque dans la vie domestique.

Il faut également parler de ce qui menace les acquis. À Mbujimayi, les érosions imposent une vigilance constante. Les ouvrages de drainage et la maîtrise des eaux de pluie sont essentiels à la préservation des routes et des quartiers. Une ville qui se reconstruit doit aussi organiser son entretien : curer les caniveaux, protéger les emprises, maîtriser les constructions et intervenir avant que les dégradations ne deviennent des urgences.

La prochaine étape se jouera surtout sur le terrain de l’emploi. Les infrastructures ouvrent des possibilités ; il faut maintenant que les jeunes puissent s’en saisir. Formation professionnelle, accès au financement, développement des petites entreprises, transformation des produits agricoles : c’est par ces voies que l’amélioration du cadre urbain pourra devenir une prospérité vécue.

Mbujimayi a besoin d’une économie capable de multiplier les occasions de travailler et d’entreprendre. Son avenir appelle une mobilisation des pouvoirs publics, des investisseurs, des universités, des entrepreneurs locaux et de sa diaspora. Ceux qui ont construit leur parcours ailleurs peuvent trouver dans cette évolution des raisons nouvelles de revenir, d’investir et de transmettre leur expérience.

Il serait prématuré de déclarer tous les problèmes résolus. Des quartiers attendent encore, des services doivent être renforcés et les réalisations demandent à être préservées. Mais ce qui se voit mérite d’être reconnu. Les routes livrées, les chantiers engagés et les améliorations du cadre urbain constituent des avancées concrètes, auxquelles les habitants peuvent légitimement attacher de l’espoir.

Mbujimayi change. Et cette transformation porte une leçon qui dépasse ses frontières : aucune ville ne devrait être enfermée dans le récit de ses difficultés.

Sa dignité a toujours été portée par ses habitants. La volonté humaine commence aujourd’hui à lui donner un visage à leur mesure.

WAK

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