Santé | Ebola mobilise les regards, mais l’Est du pays reste confronté à une crise sanitaire multiple

Alors que la riposte contre Ebola concentre l’attention et les moyens, rougeole, choléra, paludisme et conséquences sanitaires des conflits continuent de peser lourdement sur les populations du Nord et du Sud-Kivu.

En République démocratique du Congo, une urgence peut-elle en faire oublier d’autres ? Alors que la riposte contre l’épidémie de maladie à virus Ebola mobilise d’importants moyens, Médecins Sans Frontières (MSF) tire la sonnette d’alarme : dans l’Est du pays, la bataille sanitaire ne se résume pas à Ebola.

Dans le Nord et le Sud-Kivu, les populations continuent de faire face à une accumulation de crises : rougeole, choléra, paludisme, violences liées aux conflits et déplacements massifs. Autant d’urgences qui, loin de disparaître, continuent de produire quotidiennement leurs propres victimes.

Le risque, selon MSF, est désormais de voir la concentration des ressources sur Ebola fragiliser davantage un système de santé déjà sous pression. Car dans ces provinces, la crise sanitaire précède l’épidémie actuelle. Les affrontements armés ont déplacé des populations, perturbé les campagnes de vaccination, limité l’accès à l’eau potable et rendu plus difficile l’accès aux structures de soins.

À cette fragilité structurelle s’ajoute désormais la peur d’Ebola. La crainte d’être exposé au virus peut pousser certains patients à éviter les centres de santé, avec pour conséquence des retards de prise en charge et des décès qui pourraient pourtant être évités.

Une épidémie ne fait pas disparaître les autres

Les chiffres donnent la mesure du problème.

Du 1er janvier au 19 juillet 2026, la RDC avait enregistré plus de 108 643 cas suspects de rougeole et 1 394 décès. Près de la moitié de ces notifications, soit plus de 50 820 cas, étaient concentrées au Nord et au Sud-Kivu.

Dans le même temps, le pays comptait plus de 35 464 cas suspects de choléra, pour plus de 1 051 décès, dont 14 819 notifications dans les deux provinces du Kivu.

Ces données racontent une réalité que les projecteurs de l’actualité peuvent parfois masquer : dans l’Est congolais, les crises sanitaires ne se succèdent pas. Elles se superposent.

Pour les équipes médicales présentes sur le terrain, il n’existe donc pas de calendrier permettant de traiter une maladie avant de s’occuper d’une autre. Un enfant atteint de rougeole reste un patient à sauver. Une personne touchée par le choléra reste une urgence. Une victime des violences sexuelles reste une urgence. Et un malade atteint d’Ebola aussi.

« Ebola est une urgence majeure, mais ce n’est pas la seule », rappelle Joshua Eckley, chef de programmes MSF au Sud-Kivu.

Sur le terrain, la riposte se poursuit

MSF indique avoir mené six interventions en réponse à des épidémies de rougeole au Nord et au Sud-Kivu. Ces opérations, notamment à Shabunda et Walikale, ont permis de traiter plus de 12 050 patients et de vacciner plus de 283 150 enfants.

Sur le front du choléra, l’organisation poursuit également ses activités à Bukavu et Shabunda. À Goma, ses équipes ont été mobilisées lors d’une flambée entre mai et début août 2026. Au total, plus de 2 410 personnes atteintes de choléra ont déjà été prises en charge dans les structures soutenues par MSF.

L’organisation maintient par ailleurs des soins essentiels dans plusieurs zones du Nord-Kivu notamment Masisi, Mweso, Walikale, Bambo, Kibirizi, Kirotshe, Goma et Rutshuru ainsi que dans le Sud-Kivu, à Minova, Bunyakiri et Uvira.

Mais le problème dépasse largement les capacités d’une seule organisation humanitaire.

Le paradoxe du financement

C’est probablement l’un des points les plus préoccupants de cette situation : les besoins augmentent alors que les financements diminuent.

MSF alerte notamment sur le risque que le Nord-Kivu soit exclu du prochain cycle triennal de financement du Fonds mondial consacré à la lutte contre le paludisme.

Or, le paludisme demeure la première cause de morbidité en RDC, y compris dans cette partie du pays. Les déplacements provoqués par les combats exposent davantage les populations réfugiées dans les forêts ou les zones isolées aux moustiques, tout en les éloignant des structures de santé.

Le paradoxe est brutal : une mobilisation exceptionnelle contre une maladie émergente pourrait intervenir au moment même où les moyens consacrés à des pathologies qui tuent depuis des années se réduisent.

Et derrière les statistiques, il y a un système de santé profondément fragilisé.

Des années de conflits, les déplacements massifs de populations, l’insécurité chronique et la baisse de l’aide humanitaire ont réduit les capacités de nombreux centres de santé et hôpitaux. Certains manquent de personnel, de médicaments ou d’équipements ; d’autres ont dû suspendre leurs activités en raison des violences. Dans plusieurs zones, des centaines de milliers de personnes restent ainsi privées d’un accès régulier aux soins.

L’urgence est de ne pas choisir entre les crises

La question posée aujourd’hui aux autorités congolaises, aux bailleurs de fonds et aux organisations humanitaires n’est donc pas de savoir s’il faut combattre Ebola.

Il le faut.

La véritable question est plutôt de savoir comment empêcher cette riposte indispensable de se transformer, involontairement, en abandon des autres urgences.

Dans l’Est de la RDC, les populations ne vivent pas les crises séparément. Elles les vivent simultanément.

C’est peut-être là que se trouve le principal enseignement de l’alerte lancée par MSF : une politique sanitaire efficace ne peut pas être construite uniquement autour de l’épidémie qui fait le plus de bruit. Elle doit également regarder celles qui continuent de tuer dans le silence.

Comme le souligne le docteur Yvan Mbangi, coordinateur médical adjoint de MSF à Goma, pour les familles prises en charge sur le terrain, « il n’existe pas de hiérarchie entre les crises ».

Dans l’Est congolais, la bataille contre Ebola ne peut donc être gagnée au prix de la défaite contre le choléra, la rougeole, le paludisme ou les conséquences sanitaires de la guerre.

La RDC est confrontée à plusieurs urgences. Elle aura besoin, pour les affronter, non pas d’une succession de mobilisations, mais d’une continuité des soins, des financements et de l’attention.

C’est précisément l’appel formulé par MSF : maintenir et renforcer les investissements dans l’ensemble des réponses sanitaires et humanitaires, afin que toutes les urgences puissent être traitées simultanément.

Don Momat

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