Tribune – Couche Zéro : « Et si le Congo voulait, pour une fois, manger sa part du gâteau de l’IA »

À PROPOS DE L’AUTEUR


Christian Kyony est spécialiste des infrastructures numériques et de la cyber sécurité. Observateur attentif des mutations technologiques mondiales, il s’intéresse particulièrement aux enjeux de souveraineté numérique, d’intelligence artificielle et de développement économique en Afrique. Dans cette tribune, il interroge la capacité de la République démocratique du Congo à dépasser son rôle historique de fournisseur de matières premières pour devenir un acteur à part entière de l’économie de l’intelligence artificielle.

Du caoutchouc de la révolution industrielle à l’uranium de l’ère atomique, en passant par le cobalt et le coltan qui alimentent aujourd’hui l’économie numérique mondiale, la République démocratique du Congo a souvent contribué aux grandes transformations de l’humanité sans jamais en récolter les principaux bénéfices. Dans cette réflexion à la croisée de l’histoire, de la géopolitique et de l’innovation, Christian Kyony plaide pour une rupture stratégique : faire du Congo non plus un simple pourvoyeur de ressources, mais un acteur de premier plan dans la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle. Une ambition qu’il résume en une formule forte : quitter la « Couche Zéro » pour enfin prendre place à la table où se dessine l’avenir technologique du monde.

Le 15 mai 1891, Léon XIII signait Rerum Novarum. Il nommait la plaie de son siècle : le capital avait débordé le travail, et l’ouvrier était en train d’être réduit à une chose parmi les choses. Il écrivait pour les usines d’Europe. Mais l’État indépendant du Congo faisait déjà une croix sur le texte. Pendant que Rome défendait la dignité de l’ouvrier européen, les bulamatari de Léopold II enseignaient aux villageois congolais ce qui arrivait lorsque le quota de caoutchouc n’était pas atteint. L’encyclique ne les a pas sauvés.


Cent trente-cinq ans plus tard, le 15 mai 2026, Léon XIV signe Magnifica Humanitas. La plaie a simplement changé de vêtement. La question n’est plus de savoir qui possède l’usine, mais qui possède l’algorithme, et combien vaut l’humain à l’intérieur. Deux encycliques, deux siècles, une seule posture : l’Église parle lorsque la relation entre l’homme et le travail — celle qui définit peut-être son ontologie même ? — est en danger.


Et le Congo, une fois encore, est payé en monnaie de Maheshe.


Trois révolutions, aucun reçu


La révolution post-industrielle, dont Léon XIII fut le témoin, carburait au caoutchouc congolais. Celui qui chaussait la Ford T et la bicyclette Dunlop. Des mains en ont payé le prix, parfois au sens propre.
La révolution atomique qui a aplati Hiroshima et Nagasaki s’est élevée grâce à l’uranium de Shinkolobwe, au Katanga. Pas de l’uranium belge. De l’uranium congolais. Le Projet Manhattan n’a envoyé ni mot de remerciement, ni redevance.


La révolution numérique, le téléphone que vous tenez dans la main, le centre de données qui entraîne le prochain modèle, est entachée du sang des « creuseurs ». Du cobalt pour la batterie. Du coltan pour le condensateur. La révolution de l’IA porte la même tache.
Trois révolutions.

Un pays. Aucun reçu.


Loin de la table


Pendant que Kinshasa débat de Kinshasa, le vrai débat se joue à une autre table. Celle de la gouvernance de l’algorithme.
Et pendant que nos radios se demandent si les pasteurs peuvent seulement prendre part au débat public, deux Léons ont déjà répondu, à plus d’un siècle de distance. Rome ne demande la permission de personne pour s’engager.
Pendant ce temps, à Davos 2026, à la table sans nous, le Forum économique mondial débattait de la gouvernance de l’IA, des chaînes d’approvisionnement en terres rares, et de qui aura accès au calcul dans dix ans. Le Congo y est mentionné quand on parle des minerais. Jamais quand on parle des LLMs.


Le Gâteau de l’IA a cinq couches


C’est dans ce même forum que Jensen Huang, le patron de Nvidia, décrit l’économie de l’IA comme un gâteau à couches. Tout en bas, l’énergie. Au-dessus, les puces. Au-dessus encore, l’infrastructure. Au-dessus, les modèles. Au sommet, les applications. Chaque couche paie celle qui la porte. Chaque couche récompense celle qui la couronne.


Le Congo, lui, est la couche en-dessous de la première. Nous exportons les minerais qui construisent les puces. Nous portons le fleuve qui pourrait alimenter tout le reste. Et nous ne participons à aucune des couches supérieures.

Couche Zéro.


A nous de monter ce gâteau. Couche par couche.

Couche 1 : Énergie, Inga


Le Grand Inga.

Le fleuve Congo et ses affluents portent l’un des plus grands potentiels hydroélectriques inexploités de la planète. Un potentiel, non un projet. Depuis cinquante ans, Inga est annoncé, ré-annoncé, repoussé. Si nous ne savons pas éclairer nos propres centres de données, quelqu’un d’autre éclairera les siens avec notre cobalt. Nous aurons fourni la puce et l’ingénieur qui l’assemble, tous deux, ailleurs.

Couche 2 : Puces, réserve nationale de calcul

Nous ne construirons pas d’usine de puces dans cette décennie. Mais nous pouvons acheter du calcul aujourd’hui, et bâtir nos propres centres de données demain. Une réserve nationale de puissance de calcul, financée en partie par les redevances que nous percevons déjà sur le cobalt et le cuivre, accessible aux universités et aux petits développeurs, ferait davantage pour le pays que mille colloques.

Couche 3 : Infrastructure, le câble et le prix

Saluons d’abord les efforts qui ont rendu le gigaoctet abordable à Kinshasa. C’est un acquis. Mais l’acquis ne suffit pas. On s’imagine que la connectivité dépend du tarif. Erreur. Selon le PriceGB tracker, le gigaoctet coûte vingt fois moins à Kinshasa qu’à Johannesburg, et pourtant la couverture y est deux fois moindre. Ce qui décide, ce n’est pas une ligne de la facture. C’est tout l’écosystème : revenu, appareil, électricité, couverture. Construisons la dorsale. Cessons de taxer l’appareil et le courant comme s’il s’agissait de parfum.

Couche 4 : Modèles et données

Les modèles suivent les données. Les données congolaises — agricoles, minières, juridiques, médicales, linguistiques, et celles, plus lourdes, des conflits que nous portons — sontabsentes des grands corpus d’entraînement. Nous pouvonsnous en plaindre. Ou nous pouvons les bâtir nous-mêmes, sous nos conditions, avec le consentement des nôtres, et non selon le modèle extractif dont nous connaissons trop bien le coût.

Couche 5 : Applications, et là, je parle pour moi

Claude Code, le leader actuel des outils d’IA pour les développeurs, ne fonctionne pas en RDC. Les services d’Anthropic ne sont pas disponibles dans mon pays.
Et pourtant. Le 25 mai dernier, présentant Magnifica Humanitas au monde, Léon XIV se tenait à côté de Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic. La même Anthropic dont Claude ne fonctionne pas, à cet instant, à Kinshasa. Rome accueille le faiseur d’algorithmes à l’autel ; le faiseur d’algorithmes ne livre pas à notre adresse.

Capture d’écran prise depuis Lubumbashi, 8 mai, 11h14. Le pays qui a fourni l’uranium de Hiroshima et le cobalt de votre téléphone n’est pas, à ce jour, une « certain region ».
S’inscrire comme Apple Developer depuis Kinshasa : un trou noir. Google Play Console : le même trou noir. Stripe : le mêmedéfi. Toute la couche applicative traite le champ « pays » de notre adresse comme si RDC est une faute de frappe.


Comment un développeur congolais peut-il poser la cerise sur le gâteau, lorsque le pâtissier refuse de livrer à son adresse ?


Une proposition courageuse


Lee Kuan Yew, Premier ministre de Singapour de 1959 à 1990, suivant le conseil de son économiste néerlandais Albert Winsemius, fit ce pari pour la finance : aucun impôt, ou si peu, sur les capitaux. Singapour, qui n’avait alors ni pétrole, nihinterland, ni population au-delà du million, est aujourd’hui le quatrième centre financier du monde. La leçon est disponible. Appliquons-la au calcul.
Zéro impôt. Aucun. Sur toute activité informatique en RDC.


Pas de TVA sur les abonnements Internet. Pas de TVA sur les ordinateurs, les smartphones, les serveurs, les GPU, les routeurs. Pas de droit de douane sur le matériel. Pas d’impôt sur les sociétés pour les services logiciels pendant les dix premières années. Pas de cotisation sociale sur les revenus des développeurs indépendants.


Ce n’est pas de la générosité. C’est de l’arithmétique. L’impôt que nous prélevons aujourd’hui sur un secteur qui n’existe pas est égal à peu près à zéro. L’impôt que nous prélèverons demain sur un secteur que nous aurons laissé naître sera, lui, considérable. Commencer par la fin. La fin est un secteur qui mérite d’être taxé. Pour y arriver, il faut ne pas le taxer aujourd’hui.


Mais Lee Kuan Yew n’a pas seulement baissé les impôts. Il a attaqué la corruption avec une férocité qui en a coûté à plus d’un de ses ministres, sécurisé les contrats, et fait du droit la condition de l’investissement. Zéro impôt sans état de droit n’attire personne. C’est la moitié de l’ordonnance. L’autre moitié — la stabilité, l’indépendance de la justice, la garantie qu’un centre de données bâti à Kinshasa aujourd’hui ne sera pas exproprié demain, que les Ebolas seront mieux maîtrisées, et que les Kivus ne brûlent plus — est une dette que nous nous devons à nous-mêmes, avant de la devoir aux investisseurs.


Et baisser la facture qui exclut. Le coût du gigaoctet est désormais bas — mais l’appareil, le courant et la couverture restent prohibitifs. C’est cette facture-là, la vraie, qui empêche l’étudiante de Mbanza-Ngungu de finir son mémoire, le jeune de Bikoro de publier sa première application, la mère de Malemba-Nkulu de consulter un médecin en visio. Chaque franc retiré de cette facture est un franc rendu à la productivité du pays.


Notre tour


Léon XIII refusait d’abandonner l’ouvrier à l’usine. Léon XIV refuse d’abandonner l’humain à l’algorithme.
À Rome et à Davos, deux questions se posent à voix haute. Faut-il désarmer l’IA, comme on a voulu désarmer le nucléaire ? Ou faut-il s’en servir, pour résoudre ce que l’école, l’hôpital et l’État ne savent plus résoudre ? Les deux questions sont bonnes. Aucune des deux n’est la nôtre.


On a répondu, à notre place, trois fois. Pour le caoutchouc. Pour l’uranium. Pour le coltan.
Cette fois, nous répondons.


Oui, le Congo veut, pour une fois, manger sa part du gâteau.

Christian Kyony

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