À Alexandrie, Emmanuel Macron n’est pas venu simplement inaugurer un campus universitaire. Derrière les discours académiques et les images diplomatiques, le président français a surtout envoyé un message politique très clair : l’avenir de la Francophonie ne se jouera plus uniquement à Paris, Bruxelles ou Montréal. Il se joue désormais en Afrique. Et plus précisément dans le bassin du Congo.

Le décor choisi n’était pas innocent. En Égypte, à l’Université Senghor, institution stratégique de l’Organisation internationale de la Francophonie, Macron a reconnu publiquement ce que beaucoup de diplomates évitaient encore de dire avec autant de franchise : la République démocratique du Congo est devenue le véritable cœur démographique du français dans le monde.
Cette déclaration change beaucoup de choses.
Depuis plusieurs années, la Francophonie traverse une crise d’identité. Dans plusieurs pays africains, notamment au Sahel, elle est accusée d’être restée trop liée aux intérêts français. L’OIF peine à convaincre qu’elle représente réellement les aspirations des peuples africains. Les tensions politiques entre Paris et certaines capitales africaines ont fragilisé son image, au point que plusieurs États regardent désormais cette organisation avec distance ou méfiance.
C’est dans ce contexte que le discours d’Alexandrie prend une dimension particulière. En plaçant le Congo au centre de l’avenir francophone, Macron reconnaît implicitement un déplacement du pouvoir culturel. Car aujourd’hui, le français vit, grandit et se transforme d’abord dans les rues de Kinshasa, de Lubumbashi, de Kisangani ou de Goma.
La RDC n’est plus seulement un pays membre de la Francophonie. Elle devient progressivement sa colonne vertébrale humaine.
Pendant longtemps pourtant, Kinshasa est restée marginalisée dans les grandes orientations de l’OIF malgré son poids linguistique gigantesque. Le paradoxe était frappant : le plus grand pays francophone du monde pesait peu dans les décisions stratégiques de l’espace francophone.
Alexandrie ressemble donc à une tentative de rééquilibrage.
Macron semble comprendre qu’aucune réforme crédible de la Francophonie ne sera possible sans donner au Congo une place centrale. Non seulement pour des raisons démographiques, mais aussi parce que la RDC représente aujourd’hui un immense réservoir culturel, intellectuel et géopolitique pour le français du XXIe siècle.
Derrière les mots du président français, une bataille d’influence se dessine aussi discrètement.
Car reconnaître le bassin du Congo comme nouvel épicentre francophone revient à redessiner les équilibres internes de l’OIF. Cela réduit symboliquement le monopole historique de Paris sur la narration francophone. Cela repositionne aussi l’Afrique centrale dans le jeu diplomatique continental.
Et au milieu de cette recomposition apparaît un nom : Juliana Lumumba.
La fille de Patrice Lumumba incarne bien plus qu’une éventuelle candidature administrative. Son profil porte une charge historique et panafricaine considérable. Son arrivée à la tête de l’OIF serait interprétée comme le retour du Congo au premier plan diplomatique francophone.
Ce serait aussi un signal politique fort pour une partie de l’Afrique qui réclame une Francophonie moins verticale, moins dépendante des anciennes logiques d’influence françaises, et davantage tournée vers les intérêts africains.
Le timing intrigue. Au moment même où Macron affirme que l’avenir du français appartient au bassin du Congo, une figure congolaise gagne en visibilité dans les discussions autour de la succession à la tête de l’organisation. En diplomatie, ce type de coïncidence est rarement totalement innocent.
Mais il faut rester prudent.
La France conserve une influence majeure dans les équilibres internes de l’OIF. Kigali reste très actif dans plusieurs réseaux diplomatiques africains. Et surtout, les divisions politiques africaines empêchent encore l’émergence rapide d’un bloc francophone continental uni.
Une autre réalité demeure : une partie de l’opinion africaine continue de regarder les discours français sur la Francophonie avec suspicion. Beaucoup y voient encore une stratégie d’influence habillée en coopération culturelle.
Malgré cela, Alexandrie restera probablement comme un moment symbolique.
Pour la première fois avec autant de clarté, un président français reconnaît publiquement que la langue française échappe désormais au seul contrôle culturel de la France. Le centre de gravité a bougé. Et ce déplacement mène directement vers le Congo.
Dans quelques années, cette scène pourrait être relue comme le début d’une nouvelle ère francophone. Une Francophonie où Kinshasa ne serait plus un simple membre parmi d’autres, mais le véritable moteur politique, culturel et démographique de l’espace francophone mondial.
Don Momat
