À peine les délégations quittaient la ville suisse de Montreux, où elles venaient d’enregistrer des « progrès substantiels » dans les discussions de paix, que les armes ont de nouveau parlé dans l’Est de la République démocratique du Congo. Ce télescopage brutal entre avancées diplomatiques et reprise des combats illustre, une fois de plus, la logique déroutante d’un conflit enlisé dans ce que certains observateurs qualifient désormais d’« indéchiffrable fight and talk » : négocier la paix tout en poursuivant la guerre.
Du 13 au 17 avril 2026, représentants du gouvernement congolais et de l’Alliance Fleuve Congo/M23 (AFC/M23), appuyés par plusieurs partenaires internationaux dont les États-Unis, le Qatar, la Suisse et l’Union africaine, se sont réunis à Montreux pour tenter de faire avancer le processus de paix engagé dans le cadre de l’accord de Doha signé en novembre 2025. Au centre des discussions : un protocole sur l’accès humanitaire, la protection judiciaire et l’opérationnalisation d’un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu.
Dans leur déclaration conjointe, les parties ont affirmé avoir « convenu de l’importance cruciale d’assurer une aide humanitaire vitale à la population de l’est de la RDC » et ont souligné des « progrès substantiels » vers un accord. Elles se sont également engagées à « respecter l’ensemble des obligations qui leur incombent en vertu du droit international humanitaire » et à « s’abstenir de toute attaque » contre les civils et les infrastructures essentielles.
Sur le papier, ces engagements dessinent les contours d’une désescalade possible. Ensemble , le gouvernement congolais et l’AFC M23 promettent notamment de « faciliter un accès humanitaire rapide, sans entrave, sûr et durable », de protéger les acteurs humanitaires et de garantir la continuité des services essentiels tels que l’eau, la santé et l’éducation. Ils se sont même engagés à remettre en liberté des prisonniers des deux parties dans un délai de dix jours et d’activer un mécanisme conjoint de vérification du cessez-le-feu, avec l’appui de la MONUSCO.
Mais cette dynamique diplomatique a été brutalement contredite sur le terrain, à peine vingt-quatre heures après la fin des pourparlers.
Dans un communiqué publié au lendemain des discussions, les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) accusent l’armée rwandaise et ses alliés de l’AFC/M23 d’avoir violé leurs engagements en menant des attaques meurtrières dans les Hauts Plateaux de Minembwe, au Sud-Kivu.
« Au lendemain de la 9ème session des pourparlers […] l’armée rwandaise, une nouvelle fois en violation de ses engagements, vient de semer la mort et la désolation », dénonce le lieutenant-colonel Mak Hazukay, porte-parole ad intérim de l’armée congolaise.
Selon lui, dans la soirée du samedi 18 avril, « les drones de la coalition RDF-AFC/M23 ont pilonné non seulement les positions des FARDC à Mikenge et à Kakenge, mais également des zones habitées de populations civiles au Point Zéro ». Le bilan provisoire fait état de « quatre civils tués et huit autres blessés, en majorité des femmes et des enfants ».
Kinshasa condamne « avec la plus grande fermeté cette nouvelle attitude belliqueuse » et affirme se réserver « le droit de mettre en œuvre toute mesure appropriée » pour protéger les populations civiles.
Ces accusations, qui s’inscrivent dans une longue série de dénonciations réciproques entre les parties, viennent renforcer l’impression d’un processus de paix à double vitesse : des engagements formels d’un côté, et des violations quasi immédiates de l’autre.
Depuis plus d’un an, les cessez-le-feu successifs conclus entre les belligérants sont systématiquement fragilisés, voire rapidement rompus. Chaque camp accuse l’autre de duplicité, alimentant un cycle de méfiance qui rend toute avancée durable extrêmement difficile. Ce schéma répétitif nourrit ce paradoxe du « fight and talk », où la négociation devient presque un prolongement du conflit par d’autres moyens.
Dans ce contexte, même les mécanismes censés garantir le respect des engagements peinent à convaincre. L’opérationnalisation du Mécanisme conjoint de vérification élargi (MCVE+) et du dispositif de surveillance du cessez-le-feu (COVM) est présentée comme une avancée majeure. Les parties ont exprimé leur volonté de lancer « dans un délai d’une semaine » les premières missions de vérification.
Mais la crédibilité de ces dispositifs dépendra de leur capacité réelle à prévenir ou documenter efficacement les violations, dans un environnement où les faits sur le terrain sont souvent soumis à la réalité de la guerre.
Au-delà des considérations militaires et diplomatiques, ce sont les populations civiles qui paient le prix le plus lourd de cette instabilité chronique. Les engagements pris à Montreux insistent à juste titre sur la nécessité de protéger les civils, de garantir l’accès à l’aide humanitaire et de préserver les infrastructures vitales. Pourtant, les événements de Minembwe montrent à quel point ces principes restent fragiles face à la réalité des combats.
Pour les partenaires internationaux impliqués dans la médiation, l’enjeu est désormais de briser le cycle de cet éternel recommencement et engagements sans effectivité de la paix sur le terrain. Leur soutien « indéfectible à la promotion de la paix », réaffirmé dans la déclaration de Montreux, sera jugé à l’aune des résultats concrets sur le terrain. Car tant que les armes continueront de parler au lendemain des négociations, le processus de paix en RDC restera prisonnier de cette logique contradictoire.
Patrick Ilunga
