Dans un contexte de tensions persistantes dans l’Est de la République démocratique du Congo, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, sort de sa réserve.
Face aux accusations croisées avec le régime de Paul Kagame, il défend une ligne claire : celle d’une agression extérieure désormais documentée, d’un État congolais en reconstruction, et d’une bataille décisive sur le terrain médiatique et diplomatique. Il faut avouer que l’actualité impose des doigtés d’orfèvre pour naviguer entre les acquis diplomatiques qui sont des engagements importants et les velléités du terrain qui se prêtent difficile au respect des normes même s’agissant de la guerre. C’est un ministre rompu par des années de pratique de la crise sécuritaire qui répond à Geopolis et qui a voulu jouer à la franchise telle qu’elle est perçue par la RD Congo.

Entre mise au point stratégique, réponses sans détour et volonté d’imposer un nouveau narratif, cette interview marque un tournant dans la communication de Kinshasa.
SORTIE MÉDIATIQUE DE PAUL KAGAME
Géopolis Hebdo : Pourquoi la RDC peine-t-elle encore à imposer internationalement la thèse d’une agression extérieure pourtant documentée ?
Patrick Muyaya : Je n’ai pas la même lecture que vous. Pendant longtemps, nous avons fait face à un véritable empire du mensonge, fondé sur des stratégies de manipulation et de falsification des faits. Aujourd’hui, nous avons pris l’ascendant sur cet empire s’agissant de l’agression de la République démocratique du Congo. Elle ne relève plus d’une thèse : elle est documentée et reconnue sur la scène internationale.
Les Nations Unies, à travers les rapports de leurs experts et les résolutions adoptées, ainsi que plusieurs États, ont établi la présence de forces rwandaises sur notre territoire aux côtés du M23 et exigé leur retrait sans condition.
Cela s’est traduit par des actes concrets. Dès mars 2025, l’Union européenne a adopté des sanctions ciblées, notamment contre des structures liées à l’exploitation illicite des ressources, y compris la raffinerie de Gasabo.
Un espoir de désescalade est ensuite né avec l’accord de paix signé le 27 juin 2025 à Washington, auquel la RDC s’est engagée de bonne foi, entraînant un certain relâchement de la pression internationale.
Mais cet espoir a été rapidement contredit. Le retrait n’a pas eu lieu. Au contraire, les opérations se sont poursuivies, notamment avec la prise de Uvira en décembre 2025, en violation des engagements pris à Washington par les Présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame, sous l’égide du Président Donald Trump.
Ce décalage a conduit à un durcissement des positions, notamment les sanctions prises en 2026 par les États-Unis contre les RDF, y compris en tant qu’institution.
Cette dynamique est enclenchée, et elle doit aller jusqu’au bout. La RDC continuera de documenter, de mobiliser et d’agir diplomatiquement pour renforcer ces mesures. L’objectif est clair : contraindre le Rwanda à retirer ses forces et à cesser toute déstabilisation de l’Est de notre pays.
Géopolis Hebdo : Disposez-vous d’une véritable doctrine de guerre informationnelle ou êtes-vous encore dans une logique réactive ?
Patrick Muyaya : Nous avons clairement changé d’approche. Pendant longtemps, la RDC a eu tendance à réagir, souvent trop tard, à ce que disaient les autres sur elle. Aujourd’hui, ce temps-là est terminé grâce au leadership du président Tshisekedi.
Sous son encadrement et ses orientations, nous avons mis en place une stratégie de communication et de guerre informationnelle beaucoup plus structurée : nous anticipons, nous ne subissons plus ; nous documentons systématiquement les violations, les crimes, les ingérences ; nous internationalisons notre voix, à travers une véritable diplomatie médiatique dans les grandes capitales, les parlements, les universités, les think tanks, etc.
Concrètement, cela veut dire que quand le Rwanda distille sa rhétorique mensongère légendaire, nous avons déjà nos éléments, nos preuves, nos canaux de relais. Ce dispositif fonctionnel et en renforcement continu fait en sorte que la RDC ne soit plus ce pays silencieux qui se contente de subir le récit des autres. Autant nous trouvons de mots pour défendre vigoureusement notre patrie sur le front médiatique, autant nous écrivons notre propre histoire et l’assumons pleinement.
Géopolis Hebdo : Pourquoi la RDC n’arrive-t-elle pas à retourner l’argument sécuritaire avancé par Kigali ?
Patrick Muyaya : Écoutez. Nous retournons cet argument de manière frontale. Depuis des années, le Rwanda invoque la présence des FDLR pour justifier ses interventions sur le territoire de la République démocratique du Congo. Mais en droit comme en pratique, aucun État ne peut, au nom de sa sécurité, violer les frontières d’un autre État souverain. Ce principe est non négociable.
La réalité est que la question des FDLR a constamment servi de prétexte. Pendant toutes les années de présence et d’occupation indirecte à travers des groupes armés successifs, notamment le RCD, l’AFDL, le CNDP et le M23, le Rwanda n’a jamais réglé durablement cette question. Si tel avait été l’objectif, cela aurait été fait depuis longtemps.
À l’inverse, chaque fois que l’État congolais a mené des opérations de neutralisation, les FDLR ont été sensiblement réduites, au point que des responsables rwandais eux-mêmes ont reconnu qu’elles ne constituaient plus une menace structurante. Plus préoccupant encore, des éléments capturés et remis aux autorités rwandaises ont, à plusieurs reprises, fait l’objet de recyclage, soit dans des dispositifs militaires, soit au sein de groupes armés opérant sur notre territoire. Cela montre que cette question est utilisée comme levier, et non traitée comme une priorité sécuritaire.
Aujourd’hui, il ne subsiste que des éléments résiduels, souvent vieillissants et à faible capacité opérationnelle. Pour notre part, nous avons pris un engagement clair, notamment dans le cadre de l’Accord de Washington du 27 juin 2025, de régler définitivement cette question. Cela passe aussi par la mise en place d’une matrice claire, partagée avec les partenaires, permettant évaluation réelle et partagée de la situation des FDLR et d’aboutir, à un moment donné, à une conviction commune : celle de la fin effective de ce groupe résiduel en tant que menace structurée telle présenté par le Rwanda.
C’est précisément parce que cette réalité est en train d’être établie que le discours évolue. On ne parle plus du nombre ni de la capacité réelle des FDLR, mais d’une prétendue « idéologie génocidaire », notion floue, extensible et difficilement objectivable, qui sert à brouiller les repères et à maintenir artificiellement un narratif de menace permanente.
Mais au-delà de ce prétexte, l’instabilité entretenue vise à maintenir une présence militaire illégale, à organiser le pillage de nos ressources naturelles et à imposer, par des violences massives et des massacres répétés, une logique de terreur qui contribue à chasser les populations de leurs terres et au repeuplement des pans du territoire congolais par des populations non maîtrisées.
Ce que nous disons est clair : il ne peut y avoir ni instrumentalisation d’une menace, ni légitimation d’une violation de notre souveraineté.
Même à supposer qu’il subsiste des menaces résiduelles, leur gestion relève exclusivement de la responsabilité de l’État congolais. Aucun État ne peut se substituer à lui pour intervenir militairement sur son territoire.
C’est précisément pour répondre à ces défis d’agression et d’insécurité causées par différents acteurs que le Gouvernement a engagé une montée en puissance des Forces armées, fondée sur une loi de programmation militaire, des investissements accrus et une amélioration significative de la prise en charge du militaire, notamment à travers la revalorisation des soldes.
Cette réforme vise à bâtir une armée républicaine, professionnelle et pleinement opérationnelle. Elle doit être consolidée dans la durée.
Dans ce contexte, la rhétorique fondée sur le prétexte des FDLR apparaît pour ce qu’elle est : un argument en constante mutation, adapté aux circonstances, mais de plus en plus discrédité par les faits et de moins en moins recevable sur la scène internationale.
Géopolis Hebdo : Le rapport de force médiatique reste-t-il à l’avantage du Rwanda ?
Patrick Muyaya : Pas du tout. Le Rwanda a bâti, depuis les années 1990, une image médiatique travaillée, maquillée. Mais ce qui a changé, c’est que cette image ne suffit plus à masquer la réalité des faits irréfutables que nous mettons à table.
Aujourd’hui, la RDC parle davantage, elle parle mieux, et surtout elle parle avec des faits documentés et corroborés, notamment par les rapports des Nations Unies, les témoignages, les images, les enquêtes indépendantes. Nous réunissons tout ce qu’il faut pour déconstruire, détricoter systématiquement tout mensonge, toute manipulation et toute instrumentalisation contre notre pays et notre peuple, à l’échelle continentale et internationale.
Contrairement à ce qui est avancé, les faits sont clairs et têtus. La République démocratique du Congo n’a jamais créé, soutenu ni établi de groupe armé sur le territoire rwandais. Elle n’a jamais engagé ses forces armées au-delà de ses frontières pour porter atteinte à la souveraineté du Rwanda. À aucun moment, notre pays n’a été dans une logique d’agression.
J’observe que la version de Kigali contre la RDC manque de crédibilité et de fiabilité auprès des journalistes. Le narratif congolais, longtemps relégué, a aujourd’hui repris sa place dans la sphère informationnelle internationale. Cela traduit un rééquilibrage du rapport de force médiatique, où la voix de la RDC s’impose désormais avec plus de clarté et de légitimité.
Le Rwanda est un empire du mensonge qui a investi dans son image de façade ; nous, nous investissons dans la vérité des faits. Et, à long terme, c’est toujours la vérité qui gagne.
II. RESPONSABILITÉ DE JOSEPH KABILA
Géopolis Hebdo : Les racines de la crise actuelle plongent-elles dans des choix opérés sous Kabila ?
Patrick Muyaya : La crise dans l’Est de la RDC plonge ses racines dans l’histoire de toute la région : la fin de la guerre froide, le génocide de 1994, la convoitise sur nos minerais, les problèmes de succession coutumières, des terres ancestrales, des questions communautaires, et cela dans endroits où l’autorité de l’État n’est pas suffisamment présente.
Mais il est aussi vrai que certains choix, certaines concessions, certaines décisions sécuritaires passées ont créé ou laissé des failles dont nos agresseurs profitent aujourd’hui. Faire ce constat, ce n’est pas attaquer pour attaquer, c’est regarder la réalité en face.
Puisque vous faites allusion au président honoraire Joseph Kabila. Tout le monde constate que quelque chose a dysfonctionné. Lorsque vous avez ce statut, il y a une loi qui vous assigne des obligations. Vous ne pouvez pas renoncer à vos devoirs sous prétexte d’avoir des frustrations.
Malheureusement, les Congolais ont vu qu’il a renoncé à son serment. C’est de la trahison vis-à-vis de l’État qu’il a incarné. C’est incompréhensible que lui qui a combattu le M23, lui qui a vu nos militaires tomber sur le champ de bataille, soit aujourd’hui avec eux et les défende. C’est une contradiction inacceptable ! Il y a de quoi comprendre pourquoi on n’a jamais réussi, par le passé, à restaurer la sécurité dans l’Est du pays. Certaines difficultés viennent de là. Autrement, comment vous l’expliquez ?
Vous pensez que les contacts avec le Rwanda ou le M23 ont commencé maintenant ? Le peuple congolais est en droit aujourd’hui de questionner certains choix qu’il avait faits pendant son mandat.
Il est évident aujourd’hui que son attitude, depuis qu’il a brisé son silence, ses discours, ses actes, les rapports internationaux et les déclarations, prouvent qu’il est le fils aîné du père Paul Kagame, le grand-frère du M23, de l’AFC et d’autres groupes subversifs.
Notre responsabilité, en tant que Gouvernement actuel, n’est pas de passer notre temps à régler des comptes avec le passé, mais de corriger ce qui doit l’être, de renforcer l’État, de protéger nos citoyens. L’Histoire jugera chaque période. Nous, nous sommes comptables de ce que nous faisons maintenant.
Concrètement quel contenu donnez-vous à ces choix aux conséquences déplorées dans le domaine de la sécurité et de la défense ?
Puisque vous insistez, permettez-moi de répéter ce que j’ai dit en d’autres termes.
L’armée est un corps, une âme et un esprit. Parmi les choix opérés par le président honoraire Joseph Kabila, il faut notamment rappeler les politiques de mixage et de brassage au sein des forces armées des éléments sans loyauté à la Nation et aux Institutions de la République. Présentées comme des mécanismes de pacification et de stabilisation, elles ont, dans les faits, profondément fragilisé la cohésion, la discipline et la capacité opérationnelle de notre armée.
À cela s’ajoute l’absence, pendant de longues années, d’une véritable loi de programmation militaire et d’investissements à la hauteur des menaces auxquelles le pays a toujours fait face. Dans un contexte de guerre persistante, ne pas construire une armée forte n’est pas une simple erreur d’appréciation : c’est un choix aux conséquences graves.
Il faut également évoquer la culture d’amnisties qui ont été accordées sans que les responsables de crimes ne soient réellement jugés. Cela a installé une culture d’impunité au sein même de l’appareil sécuritaire.
Dans certains cas, d’anciens éléments issus du M23 ont été réintégrés et utilisés dans des dispositifs sécuritaires internes, y compris pour encadrer et réprimer des manifestations. Cela a contribué à brouiller les lignes et à affaiblir davantage l’autorité de l’État.
Avec le recul, il apparaît clairement que ces choix ont durablement fragilisé notre outil de défense, dans un contexte où il aurait dû être renforcé.
Geopolis Hebdo : L’État congolais a-t-il été fragilisé sous son régime ?
Patrick Muyaya : En réalité, nous devrions hériter d’un État profondément renforcé. Malheureusement, cela n’a pas été le cas. Au regard de l’état dans lequel le Président Tshisekedi a trouvé le pays, il a engagé un travail de fond : restructurer notre armée, la professionnaliser, mieux l’équiper ; redonner des moyens à nos services de renseignement ; ramener l’autorité de l’État là où elle avait reculé, par la présence de l’administration et des forces de sécurité, pas seulement par des discours.
Nous ne nions pas les fragilités, mais nous refusons d’en faire une fatalité. La différence aujourd’hui, c’est que l’État congolais ne subit plus passivement : il se reconstruit, il se bat, et il assume ses responsabilités.
Geopolis Hebdo : Comment réagissez-vous face à des complicités et trahisons internes de notre patrie dans cette guerre d’agression ?
Patrick Muyaya : Quand un pays est attaqué, tous ses fils et ses filles se mobilisent et s’alignent d’abord pour résister et le défendre. Ce n’est pas le moment pour certains de se livrer à la traîtrise ou à des complicités contre leur propre pays encore moins, pour d’autres, de se déchirer publiquement alors que des territoires sont occupés et que nos compatriotes sont tués et la situation humanitaire de plus en plus alarmante.
Nous refusons d’offrir aux agresseurs le luxe de diviser, d’instrumentaliser et de manipuler notre peuple pendant qu’ils avancent. C’est pour cela que nous ne cessons de répéter : Congolais Telema, Défendons la patrie. Bendele Ekweya Te. 26 égalent 1, Kivu na biso. Nous avons intérêt à consolider le sursaut national.
III. DOSSIER JUVÉNAL HABYARIMANA
Geopolis Hebdo : Quelle est la position de la RDC sur ce dossier sensible ?
Patrick Muyaya : La position de la RDC est simple et responsable : nous ne nous érigeons pas en arbitre de l’histoire rwandaise. Le dossier Habyarimana est un sujet lourd, qui touche à la mémoire, aux traumatismes et à la justice internationale. Nous respectons la douleur de toutes les victimes, au Rwanda comme en RDC. Mais notre rôle, en tant qu’État congolais, n’est pas de rallumer des polémiques historiques.
Puisque vous posez la question, posons-nous les bonnes questions. A-t-on déjà vu le fils du président Habyarimana se déclarer chef de guerre pour renverser le régime du président Kagame ? S’il prône la paix et la réconciliation nationale, où est le problème ? Si l’objectif affiché est une réconciliation réelle, pourquoi certains Rwandais restent-ils empêchés de rentrer dans leur pays ? Pourquoi leur liberté de mouvement est-elle limitée ?
Pensez-vous sérieusement que la RDC aurait un quelconque intérêt à soutenir un projet génocidaire contre le Rwanda, comme cela est parfois insinué ? Non. Ces affirmations relèvent d’une logique de dramatisation et de suspicion permanente, qui ne résiste pas à l’examen des faits.
À l’inverse, des déclarations publiques, notamment celles du président Kagame dans une interview accordée à Jeune Afrique, établissent clairement une disposition à laisser passer par son territoire des acteurs impliqués dans des dynamiques de déstabilisation de l’Est de la RDC. Lorsqu’il affirme qu’il ne voit pas pourquoi il refuserait le passage, cela éclaire directement la réalité des pratiques.
Dans ces conditions, il ne peut pas considérer qu’un ressortissant rwandais qui appelle à la paix serait porteur d’un projet de génocide. Il ne peut pas non plus laisser croire que chaque interaction entre un Congolais et un Rwandais relèverait d’un complot. Une telle lecture des relations humaines et politiques ne favorise ni la stabilité ni la réconciliation. Elle appelle, au contraire, à une remise en question.
Les Rwandais ont leur place au Rwanda, quels qu’ils soient.
Pour ce qui nous concerne, nous faisons le choix de la responsabilité. Nous avons des priorités claires : protéger nos populations, restaurer notre intégrité territoriale et obtenir des comptes pour les crimes commis sur notre sol. C’est sur ces objectifs que nous concentrons notre action, sans céder à la tentation de l’instrumentalisation, quelle qu’en soit la nature.
Geopolis Hebdo : Ce dossier du fils d’Habyarimana est-il instrumentalisé dans le contexte actuel ?
Patrick Muyaya : Évidemment, et nous le voyons déjà. Certains tentent de l’utiliser comme un écran de fumée pour déplacer le débat : au lieu de parler de la situation actuelle dans l’Est de la RDC, des victimes congolaises, de l’occupation de nos terres, on nous ramène sans cesse à 1994, à qui a fait quoi, à qui porte quelle part de responsabilité.
Nous refusons cette diversion. Nous ne fuyons pas l’histoire, mais nous ne permettrons pas qu’on s’en serve pour éviter de répondre des actes d’aujourd’hui.
Notre message est clair : quiconque veut parler d’histoire peut le faire dans les cadres appropriés. Mais ceux qui agressent la RDC aujourd’hui devront répondre de leurs actes, aujourd’hui, devant l’histoire et devant le droit.
Geopolis Hebdo : Comment traduisez-vous la distinction entre peuple rwandais, État et régime FPR ?
Patrick Muyaya : Nous tenons beaucoup à cette distinction. Le peuple rwandais n’est pas notre ennemi. Il ne l’a jamais été. Le Président de la République l’a déjà dit et redit. Ce sont nos voisins, nos frères, avec qui nous partageons des liens humains, commerciaux, culturels, qui dépassent largement les tensions politiques. Parce que nombreux d’entre eux sont aussi prisonniers du système érigé par leur président Paul Kagame.
N’oublions pas qu’ils n’ont pas la liberté de parole que nous avons. Ils ont des frustrations qu’ils ne peuvent pas exprimer à travers les réseaux sociaux sous peine de se faire arrêter.
Notre problème, il est avec un régime, le FPR, qui a fait le choix de la confrontation, de l’ingérence, de l’agression, du soutien à des groupes armés sur notre sol. C’est ce régime-là, avec ses dirigeants, ses décisions, ses méthodes, que nous dénonçons vigoureusement.
L’État rwandais, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, est sous le contrôle de ce régime. Mais cela ne nous autorise pas à assimiler tout un peuple à ces choix. Au contraire, nous faisons très attention à nos mots pour éviter les amalgames et les discours de haine.
Nous voulons la paix entre les peuples, mais nous ne serons jamais complaisants avec les régimes qui agressent la RDC. C’est une ligne de principe.
Geopolis Hebdo : Ce débat historique détourne-t-il l’attention de la crise actuelle ?
Patrick Muyaya : Évidemment, c’est bien clair ! Et c’est même l’objectif de ceux qui entretiennent ces polémiques : enfouir la réalité actuelle sous des couches de débats historiques.
Pendant qu’on discute de ce qui s’est passé il y a trente ans, des Congolaises et des Congolais sont déplacés aujourd’hui, des enfants ne vont plus à l’école, des villageois sont tués. C’est cela que nous refusons d’oublier.
Nous ne disons pas que l’histoire ne compte pas. Nous disons que la priorité absolue, en ce moment précis, ce sont les vies congolaises en danger, ce sont les territoires congolais occupés. C’est là-dessus que nous voulons que la communauté internationale garde les yeux ouverts pendant que nous travaillons en interne pour y faire face.
IV. DOSSIER MIGRANT
Geopolis Hebdo : Que doit-on comprendre du dossier des migrants des pays tiers que les USA s’apprêtent à envoyer en RDC ?
Patrick Muyaya : Pas du tout. Cela doit être bien clair. Nous sommes en face d’un Dispositif d’Accueil Transitoire (DAT) des migrants des pays tiers qui concerne un groupe restreint de personnes, dans un cadre clairement défini dès le départ.
Il ne s’agit pas d’un afflux, mais d’un mécanisme organisé au cas par cas.
Il est conçu pour rester temporaire, maîtrisé et réversible, avec une évaluation continue permettant, si nécessaire, de l’ajuster ou d’y mettre fin à tout moment.
La prise en charge de ces migrants est entièrement financée par les USA et s’inscrit dans un cadre organisé visant à faciliter leur retour vers leurs pays d’origine, dans le respect des normes internationales et de la dignité des personnes.
Il n’est nulle part prévu qu’ils viendront en masse rester définitivement en RDC. C’est un effectif restreint qui sera en transit à Kinshasa, sous un encadrement étroit des services et des structures internationales habilités.
Ne prêtez pas attention à tout ce qu’on vous raconte. Faites confiance à votre Gouvernement. Il y a plus de peur que de mal.
Geopolis Hebdo : Travaillez-vous avec les organisations internationales et quand est-ce que les premiers migrants seront à Kinshasa ?
Patrick Muyaya : Effectivement, nous travaillons étroitement avec l’OIM dans ce Dispositif d’accueil temporaire, qui intervient notamment sur les questions logistiques, et qui s’assurera aussi du processus d’acheminement des migrants vers leurs pays respectifs. Mais nous tenons à quelque chose d’essentiel : la souveraineté et la sécurité de notre regard sur notre propre territoire.
Sur l’autre volet de votre question, je dirais que les premières arrivées sont attendues au plus tard avant la fin de ce mois d’avril, dans un calendrier encadré permettant une mise en œuvre progressive, contrôlée et limitée en termes de timing et d’effectif. Dans cette dynamique, tout est mis en œuvre pour que le processus s’achève dans les meilleurs délais impartis.
Je profite de votre tribune pour préciser que cette démarche s’inscrit d’abord dans un principe de solidarité internationale, sans charge pour le Trésor public, avec l’appui des organisations internationales spécialisées dans la gestion des questions migratoires.
Mais rassurez-vous que la RDC agit, dans le respect des conventions, traités et protocoles internationaux qu’elle a ratifiés, en apportant une réponse encadrée et responsable à une situation humaine, tout en préservant sa souveraineté et sa sécurité. Et en toute transparence, nous reviendrons vers vous pour communiquer.
Geopolis hebdo : Que faites-vous aujourd’hui pour faire face à cette crise qui nous a décimé ?
Patrick Muyaya : Le Président de la République a tracé la ligne. Nous sommes engagés sur tous les fronts, et les résultats se consolident progressivement, peut-être pas au rythme des attentes après plus de 30 ans d’agression continue, mais avec constance et détermination.
En même temps, nous avons amorcé une transformation en profondeur : reconstruction de notre armée et de notre police, renforcement de nos services de sécurité, modernisation de l’État, consolidation de notre économie, et correction des fragilités accumulées au fil des décennies.
Pendant que nous construisons, certains tentent de nous ramener en arrière. Ils ont juré de freiner l’émergence de la RDC. Mais il y a une chose qu’ils ne peuvent pas briser : la détermination du peuple congolais. Malgré les guerres, malgré les déplacements, malgré les souffrances, les Congolaises et les Congolais refusent la balkanisation, refusent l’humiliation, et soutiennent massivement la défense de l’intégrité territoriale.
Mais au-delà de la résistance, il faut voir la dynamique de reconquête. La République démocratique du Congo se repositionne progressivement dans le concert des nations.notre mandat au Conseil de sécurité des Nations unies, notre présence au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, , ainsi que notre participation active en tant que membre du Conseil des droits de l’homme à Genève traduisent une reconnaissance croissante de notre rôle, de notre voix et de notre crédibilité sur la scène internationale.
Ce repositionnement se traduit également par des avancées concrètes sur le plan économique. La RDC a franchi une étape historique en réalisant, le 9 avril 2026, sa première émission d’Eurobond sur les marchés internationaux, mobilisant 1,25 milliard de dollars dans une opération largement sursouscrite. Cette mobilisation de ressources, destinée à financer des infrastructures structurantes, marque une diversification stratégique de nos sources de financement et consacre l’entrée de notre pays sur les marchés financiers internationaux.
Ce repositionnement n’est pas seulement institutionnel ou économique, il est aussi symbolique et porteur de fierté nationale. La qualification de la RDC à la Coupe du monde s’inscrit dans cette dynamique de relèvement, de confiance retrouvée et de projection positive de notre pays.
C’est donc une trajectoire globale qui est à l’œuvre : une trajectoire de résilience, de reconstruction, de développement et de retour affirmé sur la scène internationale. Un État peut être en reconstruction ; un peuple qui a décidé de rester debout, lui, ne se reconstruit pas : il avance.
Et c’est sur cette force-là que nous nous appuyons pour faire face à la crise, pour la surmonter, et pour inscrire durablement la RDC dans une dynamique de stabilité, de dignité et de puissance.
Propos recueillis par William-Albert Kalengay
