Alors que Kinshasa et plusieurs autres villes de la République démocratique du Congo (RDC) sont confrontées à une grave pénurie d’électricité, le directeur général de la Société nationale d’électricité (SNEL), Teddy Luamba, est monté au créneau. Au cours d’un briefing de presse, il a défendu la gestion de l’entreprise publique, tout en pointant les incohérences des relations entre la SNEL et l’État congolais, à la fois actionnaire, autorité et principal client. Pour lui, les difficultés actuelles ne relèvent pas uniquement de la gestion de l’entreprise, mais aussi d’un déficit structurel de production et d’un modèle économique qui peine à financer les investissements nécessaires.
Dans la capitale congolaise, les délestages se sont considérablement aggravés ces dernières semaines. La baisse du niveau des eaux du fleuve Congo, conjuguée à l’indisponibilité temporaire de certaines machines pour des raisons techniques, a réduit les capacités de production et d’approvisionnement. Cette situation intervient alors que les attentes des consommateurs, des ménages et des entreprises restent importantes.
Face aux critiques visant la SNEL, Teddy Luamba a tenu à rappeler les efforts réalisés. Selon lui, les travaux d’assainissement et de modernisation ont permis d’augmenter de 140 mégawatts (MW) la capacité d’injection, notamment grâce à l’installation de nouveaux transformateurs dans plusieurs postes.
Mais ces améliorations ne suffisent pas à compenser le déficit de production. En novembre 2025, la remise en service du groupe G25 avait permis d’injecter 193 MW supplémentaires dans le réseau. Or, cette unité est actuellement à l’arrêt pour des contrôles techniques, entraînant une perte équivalente de capacité.
À cette indisponibilité s’ajoute la baisse saisonnière du niveau des eaux, particulièrement marquée entre juin, juillet et la mi-octobre. La production hydroélectrique, principale source d’électricité en RDC, dépend directement des conditions hydrologiques.
« Il faut savoir que la source de production d’électricité en RDC, c’est l’hydroélectricité. Et l’hydroélectricité, vous devez avoir à l’esprit que le niveau de disponibilité est saisonnier », a expliqué le directeur général de la SNEL.
Cette combinaison de facteurs a considérablement réduit l’électricité disponible à Kinshasa. Alors que la capitale avait atteint un pic d’injection de 700 MW entre le 11 juin et le 15 juillet, notamment pendant la période de la Coupe du monde, la puissance disponible oscille désormais entre 390 et 450 MW, selon le DG de la SNEL. L’entreprise prélève également 50 MW sur la consommation du secteur industriel chaque soir afin de les redistribuer aux ménages.
Conséquence : les délestages, qui atteignaient habituellement 16 heures par jour dans certains secteurs, peuvent désormais s’étendre jusqu’à 12 heures sur 24 dans les zones les plus touchées. Pour Teddy Luamba, le problème est avant tout mathématique : « On produit peu, on consomme beaucoup plus. »
Une centrale flottante pour répondre à l’urgence
Pour atténuer cette pénurie, la SNEL mise sur une solution d’urgence : l’arrivée d’une centrale électrique flottante exploitée par l’opérateur turc Karpowership. Cette infrastructure devrait fournir 134 MW supplémentaires à Kinshasa, soit une augmentation d’environ 20 % de la puissance actuellement disponible, selon les estimations du DG.
« Nous espérons que cette solution sera disponible d’ici un mois pour permettre d’injecter cette puissance dans la ville-province de Kinshasa et aussi dans les autres provinces environnantes », a-t-il annoncé.
Le recours à cette technologie, déjà utilisée dans plusieurs pays africains, notamment au Ghana, au Nigeria et au Kenya, doit permettre de répondre plus rapidement aux besoins que certaines infrastructures classiques. Le solaire, par exemple, nécessite entre six et douze mois de mise en œuvre, selon Teddy Luamba.
Mais ces solutions ont un coût. Le responsable de la SNEL estime que leur déploiement suppose des réformes et des mécanismes de financement adaptés, notamment pour éviter que les coûts de production supplémentaires ne perturbent les ménages qui jusqu’ici, bénéficient des tarifs bas, selon une politique bien définie par les pouvoirs publics en RDC.
L’État, un actionnaire et un client débiteur
Au-delà des contraintes techniques, Teddy Luamba a surtout dénoncé ce qu’il considère comme une incohérence institutionnelle dans les rapports entre la SNEL et l’État. Il distingue trois fonctions exercées par ce dernier : l’État puissance publique, qui fixe les tarifs, l’État actionnaire, qui exige des performances, et l’État client, qui consomme une part importante de l’électricité sans toujours honorer ses factures.
Le DG déplore notamment le faible niveau des tarifs appliqués par la SNEL, qui ne reflètent pas toujours les coûts réels de production. Il a évoqué un tarif officiel de 16,5 cents par kilowattheure, appliqué progressivement, alors que certains tarifs effectivement pratiqués sont inférieurs.
À titre de comparaison, il a indiqué que l’électricité importée pouvait coûter 25 cents le kilowattheure et que la production au diesel pouvait atteindre 42 à 48 cents, voire 73 cents dans certaines localités comme Kenge.
Cette différence limite les capacités de la SNEL à investir dans des sources d’énergie alternatives. « Si la SNEL aujourd’hui n’arrive pas à développer le solaire parce que je vends à 9 cents, mais que si je dois faire le solaire, ça me coûte 17 cents, comment je fais ? », s’est-il interrogé.
L’autre difficulté majeure concerne les factures impayées de l’État. Selon Teddy Luamba, les institutions publiques et les ayants droit représentent environ 25 % de la consommation électrique. En 2025, un échéancier prévoyait le versement de deux millions de dollars par mois à la SNEL, soit 24 millions sur l’année. Mais seuls quelque 930 000 dollars ont été effectivement payés, soutient Luamba, avec une pointe d’inquiétude.
Le DG estime que le règlement de ces factures permettrait de dégager des ressources importantes pour les investissements. Il rappelle que 60 % du chiffre d’affaires de la SNEL est absorbé par le service de la dette, tandis que 25 % servent à couvrir les charges de l’entreprise. Il ne reste ainsi qu’environ 15 % pour financer l’exploitation, la maintenance et les nouveaux investissements.
« Comment faire avec une société dont 60 % du chiffre d’affaires va au service de la dette ? », a-t-il questionné, appelant à une réforme des relations financières entre l’État et l’entreprise publique.
La gouvernance de la SNEL défendue
Mis en cause par une partie de l’opinion en tant qu’entreprise, la SNEL, via son DG, se défend. Teddy Luamba affirme que les organes de contrôle de la société, notamment le conseil d’administration et les commissaires aux comptes, n’ont pas relevé de manquements justifiant des accusations de mauvaise gouvernance.
Il indique que la gestion de l’entreprise est « au beau fixe ». Il met notamment en avant l’absence d’arriérés de salaires et le respect des engagements sociaux.
Au cours du même briefing, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a reconnu les contraintes de trésorerie auxquelles sont confrontées les entreprises publiques, tout en évoquant la volonté du gouvernement de soulager la SNEL. Il a annoncé que le ministre des Ressources hydrauliques et de l’Électricité, Molendo Sakombi, devrait apporter davantage de précisions sur les mesures envisagées.
Enfin, Teddy Luamba a plaidé pour une diversification du mix énergétique congolais. Si l’hydroélectricité reste un investissement intéressant à long terme, le solaire et le gaz pourraient contribuer à répondre aux besoins immédiats. Il estime toutefois que le secteur de l’électricité nécessite des subventions publiques, à l’image de celles accordées au secteur pétrolier.
Pour le patron de la SNEL, la crise actuelle dépasse donc la seule question des délestages. Elle pose celle du financement de l’électricité, de la politique tarifaire et du rôle de l’État dans le développement du secteur. Autant de réformes qu’il considère indispensables pour sortir durablement le pays de la pénurie.
Patrick Ilunga
