Jean-Gualbert Nyembo Shabani : L’économiste qui a traversé les sommets de l’État sans perdre sa liberté

La République démocratique du Congo perd l’une de ses grandes figures intellectuelles et économiques. Jean-Gualbert Nyembo Shabani, professeur d’université, économiste, ancien gouverneur de la Banque centrale du Congo et ancien membre du gouvernement, est décédé vendredi à l’âge de 89 ans. Avec lui disparaît un homme dont le parcours épouse plusieurs décennies de l’histoire économique, politique et universitaire du pays.

Né le 5 août 1937 à Kayanza, dans le territoire de Kongolo, au Nord-Katanga, Jean-Gualbert Nyembo Shabani appartient à cette génération d’intellectuels congolais formés au lendemain de l’indépendance et appelés très tôt à participer à la construction de l’État. Après ses études primaires et secondaires à Lubumbashi, il entreprend des études de sciences économiques à l’Université Lovanium de Kinshasa entre 1959 et 1962. Il poursuit ensuite sa formation à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, où il obtient une licence en sciences économiques en 1964.

Son parcours professionnel commence au cœur de l’appareil d’État. Entre 1964 et 1965, il est directeur adjoint au Bureau de coordination économique et conseiller économique auprès du Premier ministre Moïse Tshombe. Son exil en Belgique, à partir de 1966, ne constitue pas une parenthèse dans sa carrière intellectuelle. Il y poursuit ses recherches et obtient, en 1975, un doctorat en sciences économiques consacré au Copperbelt africain, cette grande région minière qui structure une partie de l’économie de l’Afrique australe. Ce travail contribue à établir sa réputation d’économiste et de chercheur.

De retour au Congo, il rejoint l’Université comme professeur à la Faculté des sciences économiques. Mais son expertise ne tarde pas à le ramener vers les responsabilités publiques. À partir de 1977, il occupe successivement plusieurs portefeuilles stratégiques : Économie nationale, Portefeuille, Agriculture et Développement rural, Industrie, Commerce extérieur, puis Finances et Budget. En avril 1985, il prend la direction de la Gécamines Holding comme président délégué général.

En 1987, il revient au gouvernement et exerce notamment les fonctions de ministre des Finances et du Budget, de ministre de l’Économie et de l’Industrie, puis de vice-Premier ministre chargé des secteurs économique et financier. Cette accumulation de responsabilités traduit la place particulière qu’il occupait dans l’État : celle d’un technicien dont les compétences étaient sollicitées dans les moments où l’économie nationale exigeait expertise et expérience.

Le 30 mars 1991, à 53 ans, Jean-Gualbert Nyembo Shabani devient gouverneur de la Banque centrale du Congo, alors huitième gouverneur de l’institution depuis l’indépendance. Il dirige la banque jusqu’au 2 avril 1993, dans une période particulièrement délicate pour l’économie congolaise. Son passage à la tête de l’institution est notamment marqué par la réorganisation de ses structures et la redynamisation de l’Audit du Gouverneur, auquel il confère une mission dépassant le simple contrôle pour en faire également un espace de réflexion sur les questions économiques, financières et monétaires.

Mais l’héritage de Nyembo Shabani ne se résume ni à ses fonctions ministérielles ni à son passage à la Banque centrale. Il réside aussi dans les générations d’étudiants qu’il a formées. Professeur exigeant, attaché à la rigueur intellectuelle, il a contribué à former des cadres qui ont ensuite occupé des responsabilités dans l’administration, la politique et l’économie.

L’homme cultivait par ailleurs la discrétion. Après son départ de la Banque centrale, il s’éloigne de la politique active, même si son expertise continue d’être recherchée par des responsables politiques, notamment sous la présidence de Joseph Kabila. Il choisit de préserver son indépendance et de privilégier la réflexion à l’exposition médiatique.

Scientifique, professeur, économiste, ministre, gouverneur, dirigeant d’entreprise publique, Jean-Gualbert Nyembo Shabani aura traversé plusieurs régimes et plusieurs époques sans renoncer à ce qui semblait constituer le socle de son identité : la compétence, la rigueur et la liberté de pensée.

Sa disparition laisse donc un vide qui dépasse l’université et le monde économique. Elle rappelle surtout une époque où l’État congolais s’appuyait sur des intellectuels dont l’autorité reposait moins sur la communication que sur le savoir. Jean-Gualbert Nyembo Shabani appartient désormais à cette génération de bâtisseurs dont l’œuvre se mesure autant aux institutions qu’ils ont servies qu’aux hommes et aux femmes qu’ils ont contribué à former.

Patrick Ilunga

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