La République démocratique du Congo perd l’une de ses grandes figures intellectuelles et économiques. Jean-Gualbert Nyembo Shabani est décédé vendredi 21 août 2026 à l’âge de 89 ans. Économiste, universitaire, ancien ministre, ancien patron de la Gécamines et huitième gouverneur de la Banque centrale du Zaïre, il aura traversé plusieurs décennies de l’histoire politique et économique du pays.

Depuis l’annonce de sa disparition, les hommages affluent. Des personnalités issues du monde politique, universitaire et économique saluent celui qui a servi la nation Congolaise. Tous décrivent un homme dont l’influence dépassait largement les fonctions officielles qu’il a exercées.
Pour Nicolas Kazadi, ancien ministre des Finances, le professeur Nyembo Shabani laisse « une empreinte profonde dans l’histoire économique de notre pays ». Il salue un « homme généreux, économiste, réformateur, bâtisseur et entrepreneur jusqu’au bout ».
Une vie consacrée à l’économie congolaise
Le parcours de Jean-Gualbert Nyembo Shabani est d’abord celui d’un économiste et d’un universitaire.
En 1975, il soutient à l’Université catholique de Louvain une thèse consacrée à « L’industrie du cuivre dans le monde et le progrès économique du Copperbelt africain ». Ses travaux, dirigés par le professeur Fernand Bézy, s’intéressent déjà à une question qui reste centrale dans l’économie congolaise : comment transformer les ressources minières en véritable levier de développement ?
Nyembo Shabani y montre que le cuivre peut constituer un moteur de croissance, tout en alertant sur les risques d’une trop grande dépendance à cette matière première. Il préconise ainsi une diversification de l’économie nationale.
Une analyse qui, plusieurs décennies plus tard, résonne encore dans les débats sur le modèle économique de la RDC.
Son parcours universitaire le conduit ensuite aux plus hautes responsabilités publiques. Il sera notamment ministre, puis président-directeur général de la Gécamines Holding, avant de prendre la tête de la Banque du Zaïre, qu’il dirige de 1991 à 1993.
Le FPI, l’un de ses grands héritages
Parmi les institutions associées à son parcours figure le Fonds de Promotion de l’Industrie, créé en 1989.
L’ambition initiale était de faire de cet outil un véritable instrument de financement de l’industrialisation congolaise. Selon la vision défendue par Nyembo Shabani, la Taxe de Promotion de l’Industrie devait financer le Fonds pendant une période limitée, avant que celui-ci ne devienne une véritable banque d’investissement, capable de vivre du produit de ses investissements et de se refinancer sur les marchés.
Une philosophie que l’ancien gouverneur continuait à défendre jusqu’à ses dernières années.
Dans son hommage, Nicolas Kazadi rapporte que Nyembo Shabani regrettait de voir le FPI s’être durablement installé dans la parafiscalité, avec une Taxe de Promotion de l’Industrie dont l’assiette n’a cessé de s’élargir, éloignant ainsi l’institution de sa conception originelle.
Cette préoccupation illustre la constance de sa pensée : créer des mécanismes capables de financer durablement la transformation économique du pays, plutôt que de multiplier les solutions fiscales sans résoudre les problèmes structurels.
Un entrepreneur jusqu’au bout
L’ancien gouverneur n’était pas uniquement un théoricien de l’économie.
Il était également entrepreneur. À près de 90 ans, il continuait encore à porter des projets industriels.
Il venait notamment d’achever une usine de boissons sucrées à Kingabwa lorsqu’un déguerpissement inattendu est venu compromettre son projet.
Son aventure entrepreneuriale la plus connue reste toutefois « MA VIE », son usine d’eau devenue une marque largement connue et consommée en RDC.
Cette dimension entrepreneuriale complète le portrait d’un homme pour qui la réflexion sur le développement devait nécessairement se traduire en actes.
Un maître, un mentor, une figure paternelle
Au-delà de ses responsabilités, c’est surtout l’homme que les témoignages rendent aujourd’hui hommage.
Vital Kamerhe évoque ainsi une relation née à l’Université de Kinshasa, où il passa dix années comme assistant en microéconomie et en économie du développement aux côtés du professeur Nyembo. Une relation académique qui s’est transformée en lien familial.
« Il m’avait accueilli dans sa famille et me considérait comme un fils », témoigne-t-il, décrivant un maître, un mentor et une figure paternelle.
Pour Jean-Lucien Bussa, Nyembo Shabani appartenait à « ces rares hommes dont la pensée ne s’est pas contentée d’inspirer : elle a façonné les consciences et a laissé en elles une empreinte indélébile ».
Serge Kadima se souvient, quant à lui, d’un professeur qui avait accepté de préfacer son premier ouvrage consacré au pouvoir de contrôle aux frontières. Il salue « une intelligence féconde, un esprit brillant et une grande figure du monde scientifique ».
Francine Muyumba raconte pour sa part la relation particulière qui les unissait. Lorsqu’elle faisait ses premiers pas en politique, Nyembo Shabani l’avait accompagnée, sollicitant pour elle l’appui de plusieurs personnalités politiques et l’introduisant notamment auprès de Nzuzi wa Mbombo.
Au fil des années, il était devenu pour elle un conseiller et une figure paternelle.
Elle se souvient surtout de ses encouragements face aux difficultés : « Ne te laisse jamais faire. Peu importe l’adversité, n’abandonne jamais. »
« Le grand serviteur de l’État »
Les souvenirs liés à Nyembo Shabani dépassent également les milieux universitaires et économiques.
Moïse Katumbi dit avoir appris avec « profonde consternation » la disparition de celui qu’il présente comme un sage et un digne fils du Katanga.
Il évoque une relation particulière et un homme « toujours à l’écoute », attaché à la cohésion nationale et au vivre-ensemble.
Dans un autre témoignage, Patrick Nkanga raconte le souvenir d’un patriarche dont le nom était connu dans le quartier de Righini depuis plusieurs décennies. Même des années après, explique-t-il, il suffisait de demander où se trouvait la résidence de « Papa Nyembo » pour que n’importe quel jeune du quartier puisse vous y conduire.
Il se souvient également d’un homme qui, malgré le poids de l’âge, continuait à suivre l’actualité nationale et à commenter les interventions publiques de ceux qu’il avait connus.
Christian Kitunga, qui perd un oncle auquel il était « viscéralement attaché », salue pour sa part l’un des plus illustres fils du Tanganyika. Il rappelle son passage dans différents gouvernements, à la tête de la Gécamines puis de la Banque centrale, et insiste sur sa rigueur intellectuelle et son sens élevé de l’intérêt public.
Noël Tshiani résume quant à lui l’homme par une formule particulièrement forte : « Une véritable bibliothèque sur l’économie de la RDC. »
Une génération économique qui s’en va
À travers ces témoignages se dessine le portrait d’un homme à plusieurs vies : universitaire, économiste, haut fonctionnaire, dirigeant d’entreprise, entrepreneur, conseiller et mentor.
Mais une constante traverse toutes ces étapes : la transmission.
Nyembo Shabani aura enseigné dans les amphithéâtres, conseillé des responsables politiques, accompagné de jeunes générations et défendu jusqu’à la fin certaines convictions sur l’avenir économique de la RDC.
Sa disparition intervient alors que plusieurs des problématiques auxquelles il consacra sa réflexion restent au cœur des préoccupations nationales : diversification de l’économie, industrialisation, financement du secteur productif et transformation des ressources naturelles en développement.
Près de cinquante ans après sa thèse sur le cuivre, la RDC continue notamment de chercher la réponse à la question qu’il posait déjà : comment éviter que l’abondance des ressources minières ne se transforme en dépendance ?
Jean-Gualbert Nyembo Shabani laisse derrière lui des institutions, des entreprises, des travaux scientifiques, mais surtout plusieurs générations de Congolais qui disent avoir appris de lui.
À 89 ans, « Papa Jean », « Mukubwa », le professeur et le patriarche s’en est allé.
Pour ceux qu’il a enseignés et accompagnés, il restera un maître.
Pour ceux qu’il a conseillés, un mentor.
Pour sa famille et ses proches, un père et un patriarche.
Et pour la RDC, la mémoire d’un grand commis de l’État dont la pensée aura traversé les générations.
Paix à son âme.
Don Momat
